Volume 50, Number 1, Spring–Summer 2025 Santé mentale et travail : reconnaître une responsabilité collective dans le retour et la réintégration au travail Guest-edited by Nadine Larivière, Marc Corbière and Jean-Marie Bioteau
Table of contents (27 articles)
Éditorial
Thématique
Présentation thématique
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Retour à l’emploi et au travail : une question aussi de santé mentale. Étude au prisme du droit du travail, le cas français
Loïc Lerouge
pp. 23–41
AbstractFR:
Objectifs Étudier la santé mentale au travail et le retour à l’emploi en France permet de montrer que le sujet est très peu développé dans la doctrine travailliste et de protection sociale française. Cette étude juridique analyse de manière vulgarisée comment le droit du travail en France est capable – ou non – d’accompagner le retour à l’emploi des personnes souffrant ou ayant souffert d’un trouble mental ou psychique.
Méthode La méthode respecte les usages habituels de la doctrine française consistant en une étude des réglementations juridiques existantes en France et en leur analyse. Par exemple des textes de droit commun, propres au handicap ou aux maladies chroniques seront mobilisés. Néanmoins, ce sujet suppose au préalable d’expliquer la différence entre « emploi » et « travail » au sein du droit – la référence au travail sera préférée ici. Il s’agira aussi de rappeler quelques textes juridiques de portée fondamentale.
Résultats Cette étude apporte une double analyse : celle du droit du travail et celle du droit de la protection sociale incluant le droit de la sécurité sociale et le droit de l’emploi. Les résultats prennent en compte la distinction entre les personnes souffrant de troubles chroniques et non chroniques, mais aussi de troubles causés par le travail et ceux non causés par l’exécution du travail, et ce, afin de mettre en évidence le régime juridique approprié, appliqué, existant ou inexistant en France.
Conclusion L’approche du droit social français à l’égard des questions liées à la santé mentale et au retour à l’emploi présente de réelles difficultés en termes de construit existant et de mise en oeuvre dans la pratique. Cela représente évidemment une limite dans le traitement de la question. Néanmoins, est explorée la possibilité de présenter l’originalité de mettre en évidence le concept de « préjudice d’anxiété » qui met fortement l’accent sur le lien entre l’approche en droit social de la souffrance psychique causée, selon la Cour de cassation, par les troubles psychologiques qu’engendre la connaissance de ce risque élevé de développer une pathologie grave en raison de l’exposition à des matériaux ou produits hautement nocifs ou toxiques durant la carrière professionnelle et le maintien au travail malgré ces conditions désastreuses.
EN:
Objectives The study of mental health at work and return to work (RTW) in France shows by itself the subject is little developed in French labour and welfare legal doctrine. This study analyse how labour law in France is able—or not—to support the RTW of people who suffer or have suffered from a mental or psychic disorder.
Method The method is in line with the usual practices of French legal doctrine, consisting of a study of existing legal regulations in France and an analysis of these. For example, legal standards specific to disability or chronic illness is used. Nevertheless, this subject requires us to explain the difference between “employment” and “work” within the French labour law approach—this chapter deals with “work.” We also recall some fundamental legal standards.
Results This study provides a dual analysis: that of labour law and that of welfare law, including social security law and employment law. The results takes into account the distinction between people suffering from chronic and non-chronic disorders, as well as disorders caused by work and those not caused by the performance of work, in order to highlight the appropriate legal regime, applied, existing or non-existent in France.
Conclusion The approach of French labour and welfare law to issues relating to mental health and RTW presents real difficulties in terms of existing construction and implementation in practice. This obviously represents a limitation in dealing with the issue. Nevertheless, we explore the possibility of presenting the original concept of “préjudice d’anxiété”, which strongly emphasizes the link between the social law approach to psychological suffering caused, according to the Cour de cassation, by the psychological disorders engendered by knowledge of the high risk of developing a serious pathology due to exposure to highly noxious or toxic materials or products during one’s working career and due to maintaining at work despite these terrible conditions.
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Une approche juridique et collective de la divulgation des problématiques de santé mentale au travail
Vanessa De Greef and Natasia Hamarat
pp. 43–63
AbstractFR:
Introduction La divulgation des problématiques de santé mentale en milieu de travail cristallise une tension entre la nécessité d’adapter les conditions d’emploi et le risque de stigmatisation pesant sur les personnes concernées. Cette recherche examine les freins et les leviers façonnant ce processus de divulgation dans un cadre collaboratif impliquant le travailleur, ses collègues, sa hiérarchie et les professionnels de santé, en mobilisant une approche interdisciplinaire croisant droit et sociologie.
Méthode Cette étude s’inscrit dans une démarche de recherche-action menée en Belgique depuis 2018, visant à développer un accompagnement fondé sur la méthodologie Individual Placement and Support (IPS), et destiné à des travailleurs en incapacité en raison de troubles de santé mentale modérés à graves. Elle mobilise 3 corpus de données : un focus group mené en 2023 sur l’adaptation du travail, avec des acteurs issus des mutualités, de l’accompagnement en emploi et de l’expertise du vécu ; une série d’entretiens réalisés entre 2023 et 2024 auprès d’employeurs et de travailleurs participant au programme IPS belge ; et des focus groups conduits en 2017, centrés sur les dynamiques de la réinsertion professionnelle, rassemblant des acteurs de la réintégration, ainsi que des juristes et professionnels de santé mentale, offrant une perspective plus institutionnelle. Inscrite dans une logique de coconstruction avec les parties prenantes, cette recherche adopte une posture critique face aux tensions et limites des dispositifs juridiques, organisationnels et pratiques à l’oeuvre. Les données ont fait l’objet d’une analyse thématique croisée avec un examen des normes nationales belges, européennes et internationales afin d’éclairer les enjeux communs à plusieurs systèmes de santé au travail.
Résultats La divulgation des troubles de santé mentale au travail dépasse une décision individuelle (dire ou ne pas dire) pour s’inscrire dans des dynamiques sociales complexes. Le stigmate, ancré dans les interactions ordinaires, affecte non seulement les travailleurs concernés, mais aussi les professionnels qui les accompagnent. En outre, le cadre juridique révèle un déséquilibre entre le droit au respect de la vie privée, mieux consolidé, et le droit à l’adaptation du travail, ce qui limite parfois les responsabilités des employeurs et des autres acteurs. Une approche strictement individualisée de ces enjeux masque la nécessité d’une mobilisation plus large des acteurs du monde du travail. Le cas belge met en lumière des pratiques prometteuses, notamment dans le cadre du programme IPS où les jobcoachs jouent un rôle clé : ils facilitent la clarification des besoins, soutiennent les aménagements et contribuent à redistribuer la charge de la divulgation entre différents acteurs. Toutefois, ces pratiques restent freinées par un manque de coordination interinstitutionnelle et par l’absence de cadres de confiance partagés pour l’échange d’informations sensibles.
Discussion Les résultats mettent en évidence la nécessité de dépasser une approche centrée sur la gestion individuelle de la divulgation et de l’adaptation au travail. Le secret professionnel partagé s’impose comme un outil fondamental pour équilibrer confidentialité et collaboration, en particulier dans l’emploi accompagné. Il permettrait d’instaurer un climat de confiance propice à une adaptation plus durable et, collectivement, mieux acceptée.
Conclusion Une meilleure reconnaissance juridique, individuelle et collective, du droit à l’adaptation du travail, combinée à une intégration effective du secret professionnel partagé, pourrait favoriser des environnements professionnels plus inclusifs. Des politiques de sensibilisation, de formation, ainsi qu’une coordination renforcée entre acteurs, sont essentielles pour consolider les approches innovantes mises en oeuvre, notamment dans le programme IPS.
EN:
Introduction The disclosure of mental health issues in the workplace highlights tensions between the need to adapt working conditions and the risk of stigmatization affecting the individuals concerned. This research examines the barriers and facilitators shaping this disclosure process within a collaborative framework involving the employee, colleagues, management, and health professionals, using an interdisciplinary approach that combines law and sociology.
Method This study is part of an action-research initiative conducted in Belgium since 2018, aimed at developing a support system based on the Individual Placement and Support (IPS) methodology, intended for workers on long-term sick leave related to moderate to severe mental health conditions. It draws on three sets of data: a focus group conducted in 2023 on workplace accommodations for individuals living with mental health conditions, bringing together professionals from mutual insurance funds, employment support specialists, and experts by experience; a series of interviews conducted between 2023 and 2024 with employers and employees participating in the Belgian IPS program; and focus groups held in 2017 that explored the dynamics of professional reintegration, bringing together professionals involved in return-to-work processes, legal experts, and mental health practitioners to offer a more institutional perspective. Following a co-constructive approach with stakeholders, the research adopts a critical stance toward the tensions and limitations inherent in current legal, organizational, and practical frameworks. Thematic analysis of the data was combined with a review of Belgian, European, and international standards to shed light on common challenges across different occupational health systems.
Results The disclosure of mental health issues in the workplace goes beyond an individual decision (“to disclose or not to disclose”) and is embedded in complex social dynamics. Stigma, rooted in everyday social interactions, affects not only the employees directly concerned but also the professionals supporting them. Moreover, the legal framework reveals an imbalance: the right to privacy is better established than the right to workplace accommodations, which may limit the responsibilities of employers and other actors. A strictly individualized approach to these issues tends to obscure the need for broader engagement among workplace stakeholders. The Belgian case highlights promising practices, particularly within the IPS program, where job coaches play a key role: they help clarify individual needs, support the implementation of concrete accommodations, and contribute to sharing the burden of disclosure among different actors. However, these efforts remain hindered by weak inter-institutional coordination and the lack of shared trust frameworks for the exchange of sensitive information.
Discussion The findings call for a collective approach that goes beyond individual handling of disclosure and workplace accommodations. Shared professional confidentiality emerges as a key tool for balancing confidentiality and collaboration, particularly in supported employment. This approach could help build a climate of trust and enable more sustainable and collectively supported adaptations.
Conclusion Stronger individual and collective acknowledgment of the right to adapt work conditions, combined with effective integration of shared professional confidentiality, could contribute to more inclusive work environments. Awareness efforts, training programs, and enhanced coordination between stakeholders are essential to consolidate the innovative approaches implemented, particularly within the IPS program.
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Accompagner le retour au travail après un burn-out : représentations et pratiques des supérieurs immédiats
Sandrine Croity-Belz, Sandrine Corte and Isabelle Faurie
pp. 65–83
AbstractFR:
Objectif Lors du retour au travail (RaT) après un arrêt maladie de longue durée, le supérieur immédiat a un rôle clef. Peu d’études ont examiné les pratiques d’accompagnement effectivement mises en oeuvre par ces acteurs dans le cadre spécifique du RaT après un burn-out. L’étude exploratoire présentée dans cet article vise 2 objectifs. Le premier est de décrire la diversité des pratiques d’accompagnement du RaT mises en oeuvre par les supérieurs immédiats. Le second est de décrire les représentations que les supérieurs immédiats ont du burn-out. Nous faisons l’hypothèse que la variabilité des pratiques d’accompagnement mises en oeuvre par les supérieurs immédiats est liée à leurs représentations du burn-out.
Méthode Afin de décrire les pratiques d’accompagnement du RaT mises en oeuvre et les représentations du burn-out, des entretiens semi-directifs ont été menés auprès de 13 supérieurs immédiats volontaires. Ils ont tous été confrontés au moins une fois au cours de leur fonction à l’accompagnement du RaT d’un des membres de leur équipe ayant été arrêté pour burn-out (arrêt supérieur à un mois).
Résultats Les résultats mettent en exergue 4 types de pratiques d’accompagnement du RaT dont un accompagnement minimal et un accompagnement collectif et progressif. Ils vont dans le sens de l’hypothèse générale en montrant un lien entre les types de pratiques d’accompagnement et les représentations du burn-out. Les représentations du burn-out des supérieurs immédiats permettent d’éclairer l’orientation, la signification et l’efficience des pratiques d’accompagnement.
Conclusion Au niveau des implications pratiques, les résultats soulignent la nécessité de développer la formation des supérieurs immédiats sur le burn-out, ses causes et ses conséquences sur le RaT ainsi que sur la gestion des affects inhérents à l’accompagnement. Ils montrent également l’importance d’institutionnaliser des procédures et des dispositifs collectifs et collaboratifs d’accompagnement du RaT pour réduire les risques de stigmatisation et favoriser l’inclusion et le maintien en emploi.
EN:
Objective Managers play an important role in supporting employees returning to work after long-term sick leave. However, little research has focused on the support practices that these managers use when dealing with employees returning to work after burnout. This exploratory study has two objectives. First, it outlines the variety of return to work (RTW) support practices implemented by managers. Second, it describes these managers’ perceptions of burnout. We argue that these perceptions of burnout influence the type of support that they provide.
Method A series of semi-structured interviews were conducted with 13 volunteer managers to describe the RTW support practices in place and their perceptions of burnout. All managers had been confronted, at least once, with supporting a team member’s RTW after burnout (absence of more than one month).
Results Managers provide four types of RTW support, including minimal support, collective support, and progressive support. Results are consistent with the general hypothesis and show a relationship between the perceptions of burnout and the type of support provided. Supervisors’ perceptions of burnout have an impact on the type, amount, and effectiveness of their support.
Conclusion In terms of practical implications, the results indicate that managers need training on burnout, its causes, and its consequences for RTW. They also need training in managing the emotions involved in supporting employees returning to work. The results also show the need to institutionalize collective procedures and systems to support RTW in order to reduce the risk of stigmatization and to promote inclusion and job retention.
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Retour au travail durable : quel leadership et quelles pratiques soutenantes du manager et de l’employeur ?
Donatienne Desmette and Marc Corbière
pp. 85–114
AbstractFR:
Objectifs La littérature souligne le rôle du supérieur immédiat (manager) dans la réussite du retour au travail (RaT) après une absence liée à un trouble mental courant (p. ex. troubles anxio-dépressifs). Cependant, peu d’études se sont penchées sur l’influence spécifique du style de leadership dans ce contexte, limitant ainsi les connaissances susceptibles d’éclairer les comportements efficaces en milieu organisationnel pour une reprise professionnelle durable. Cet article vise à examiner le rôle du leadership et des pratiques de soutien développées par les managers et les employeurs dans le cadre du RaT. Deux études sont présentées. La 1re analyse l’influence du style de leadership (transformationnel vs autoritaire) et du soutien organisationnel perçu sur le maintien en emploi des employés après leur RaT. La 2e étude examine dans quelle mesure les managers et les employeurs perçoivent leur capacité à mettre en oeuvre des pratiques reconnues dans la littérature comme favorisant un RaT durable.
Méthode Dans l’Étude 1, 84 employés de RaT après une absence prolongée ont répondu à un questionnaire en ligne (Qualtrics). Parmi eux, 70 % avaient été absents en raison d’un trouble mental courant (TMC). L’Étude 2, de portée internationale, a recueilli les réponses de 30 employeurs et responsables des ressources humaines ainsi que de 28 managers à un questionnaire en ligne (LimeSurvey). Celui-ci portait sur les pratiques de RaT d’employés en arrêt maladie pour un TMC, couvrant toute la séquence du RaT.
Résultats Étude 1 : une régression multiple met en évidence que le leadership transformationnel joue un rôle significatif dans la réduction du burn-out et de l’intention de quitter son emploi, contrairement au leadership autoritaire, tout en renforçant la perception du soutien organisationnel. Étude 2 : les analyses descriptives indiquent que les employeurs et responsables des ressources humaines ont plus de facilité à communiquer les règles aux divers acteurs du RaT de l’organisation. En revanche, ces personnes se montrent moins à l’aise lorsqu’il s’agit de soutenir les managers dans l’implantation des aménagements de travail destinés aux employés concernés. Du côté des managers, il ressort qu’ils se sentent capables d’instaurer des mesures favorisant le RaT durable du membre de l’équipe. Toutefois, ils se sentent moins à l’aise d’adopter les pratiques de RaT pendant l’arrêt maladie du collaborateur, ainsi qu’à mettre en oeuvre les mesures préventives des rechutes.
Conclusion Ces 2 études mettent en évidence l’importance des attitudes soutenantes dans le maintien au travail et identifient les zones de difficulté rencontrées par les managers. La discussion présente des perspectives de recherche ainsi que des recommandations pour mieux accompagner les managers, les employeurs et responsables des ressources humaines, en s’appuyant sur les écrits internationaux.
EN:
Objectives The literature highlights the role of the manager in the successful return to work (RTW) after an absence due to common mental disorders (e.g., depressive disorders). However, few studies have specifically examined the influence of leadership style in this context, thus limiting the knowledge that could inform effective behaviors in organizational settings for sustainable RTW. This paper aims to examine the role of leadership and support practices developed by managers and employers in the context of RTW. Two studies are presented. The first study analyzes the influence of leadership style (transformational vs. authoritarian) and perceived organizational support on employees’ retention after their RTW. The second study examines the extent to which managers and employers perceive their ability to implement practices recognized in the literature as promoting sustainable RTW.
Method. In Study 1, 84 employees who had returned to work after a long-term sickness responded to an online questionnaire (Qualtrics). Among them, 70% were on sick leave due to a common mental disorder (CMD). In Study 2, which was international in scope, 30 employers and human resources managers and 28 managers responded to an online questionnaire (LimeSurvey). This questionnaire focused on RTW practices for employees on sick leave due to a CMD, covering the entire RTW sequence.
Results. Study 1: Multiple regression analysis highlights that transformational leadership plays a significant role in reducing burnout and the intention to leave the job, unlike authoritarian leadership, while enhancing the perception of organizational support. Furthermore, the mediating role of SOP and burnout in the effect of transformational leadership on the intention to leave has been demonstrated. Study 2: Descriptive analyses indicate that employers and human resources managers find it easier to communicate rules to the various RTW stakeholders within the organization. However, their self-efficacy is lower when it comes to supporting managers in implementing work accommodations for the affected employees. With respect to managers, they feel capable of establishing measures that promote the sustainable RTW of team members. However, they find it more challenging to adopt RTW practices during the employee’s sick leave and to implement preventive measures for relapses.
Conclusion. These two studies highlight the importance of supportive attitudes in job retention and identify areas of difficulty encountered by managers. The discussion presents research perspectives and recommendations to better support managers, employers, and human resources managers.
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Prévention de la désinsertion professionnelle et retour au travail : un exemple de collaboration pluripartenariale dans un service de prévention et de santé au travail en France
Evelyne Auriac, Sandrine Croity-Belz and Isabelle Faurie
pp. 115–139
AbstractFR:
Contexte En France, le retour au travail (RaT) et le maintien en emploi après un long arrêt maladie sont des enjeux cruciaux pour les risques de désinsertion professionnelle significatifs après une reprise. La désinsertion professionnelle, influencée par divers facteurs liés au travail et à la santé, nécessite une sensibilisation, une prévention et un accompagnement adaptés pour le maintien au travail. L’existence de divers acteurs pour soutenir cette démarche complique l’accès aux dispositifs disponibles, d’où la nécessité d’une coordination. La Loi santé au travail du 2 août 2021 impose aux services de prévention et de santé au travail (SPST) la création de cellules de prévention de la désinsertion professionnelle (PDP) qui ont notamment pour mission la coordination des actions d’accompagnement du RaT auprès des acteurs.
Objectif Cette recherche exploratoire retient le cas d’une cellule PDP développée au sein d’un SPST rural et s’intéresse au processus de coconstruction d’une collaboration pluripartenariale et d’accompagnement du RaT entre un SPST, l’Assurance Maladie et un prestataire spécialisé dans le maintien en emploi des travailleurs en situation de handicap. Notre contribution vise à décrire comment se développe le processus de collaboration pluripartenariale entre ces acteurs et quels rôles jouent les facteurs organisationnels et les représentations de la désinsertion professionnelle propres à chaque professionnel dans le développement de cette collaboration.
Méthode La méthodologie de recherche qualitative s’appuie sur l’observation de réunions et l’accomplissement d’une tâche d’association verbale auprès des différents acteurs. L’objectif est d’identifier les leviers et freins à la collaboration, ainsi que d’analyser les perceptions des partenaires.
Résultats L’analyse des échanges a identifié des leviers (échange, coordination, complémentarité) et des freins (mode de fonctionnement, rôle, charge de travail). Les leviers favorisent une meilleure qualité des échanges et une structuration des actions, tandis que les freins sont liés à des problèmes de disponibilité et d’écart entre le prescrit et le réel en raison de contraintes administratives et de ressources humaines. La coconstruction d’un outil de collaboration a facilité les interactions entre les partenaires, la prise de décision des acteurs et amélioré l’efficience du RaT. Les résultats montrent que la collaboration nécessite une clarification des rôles et des attentes de chacun sur la durée. Les représentations de la désinsertion professionnelle montrent des points communs et des divergences entre les différents acteurs. Même si l’accompagnement semble être un élément central de la représentation de la désinsertion professionnelle, d’autres éléments rendent davantage compte d’une variabilité interprofessionnelle.
Conclusion Ces travaux soulignent l’importance d’un temps nécessaire pour permettre l’interconnaissance des rôles et des représentations dans le développement du collectif de travail, essentiel pour pérenniser cette collaboration pluripartenariale. La coconstruction d’un outil s’avère être un levier important pour instaurer une collaboration efficace où la collaboration s’est construite dans un espace de représentations « partagées » plutôt que « communes ».
EN:
Context In France, both Return to Work (RTW) and sustained employment following extended medical leave are critical concerns, due to the substantial risk of professional disengagement after returning to work. Professional disengagement, influenced by a combination of work-related and health-related factors, necessitates proactive awareness, prevention, and adapted support to maintain employment. The involvement of diverse stakeholders in this process complicates access to available resources, highlighting the need for effective coordination. The occupational health law of August 2, 2021, mandates that Inter-Company Occupational Health Services (SPST) establish Professional Disengagement Prevention (PDP) units. These units are tasked with coordinating RTW support actions among the relevant stakeholders.
Objective This exploratory research examines the collaborative process for RTW within a PDP unit at a rural SPST. It analyzes the development of a multi-partner collaborative process with the Health Insurance (Assurance Maladie) and a service provider specializing in maintaining the employment of workers with disabilities. The research aims to describe the development of this multi-partner collaboration and to elucidate the roles of organizational factors and the professionals’ understandings of work disability in this process.
Method A qualitative methodology was employed, involving the observation of meetings and a word association task with the stakeholders. This approach was used to identify both the facilitators and barriers to collaboration and to analyze the stakeholders’ perceptions.
Results The analysis identified several facilitators, including effective communication, coordination, and complementarity, as well as barriers, such as operational methods, role ambiguity, and workload. While facilitators enhanced communication and coordination, barriers were associated with limited availability and discrepancies between planned and actual work, intensified by administrative and human resource constraints.
The co-construction of a collaborative tool facilitated interactions, decision-making, and improved the efficiency of RTW. Results indicate that sustained collaboration requires role clarification and aligned expectations over time. Perceptions of Professional Disengagement showed both commonalities and differences among the actors, with “support” being central but other elements revealing inter-professional variability.
Conclusion In conclusion, the study emphasizes the importance of allowing sufficient time for the development of a shared understanding of roles and perspectives among stakeholders. This is crucial for fostering a robust work collective and ensuring the long-term success of multi-partner collaborations. The collaborative creation of a shared tool was shown to be a significant facilitator in establishing effective collaboration, built on shared, rather than entirely common, understandings.
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Points de vue des spécialistes de l’emploi sur l’embauche de personnes avec un trouble mental : regards croisés internationaux sur les perceptions des employeurs
Béatrice-Estelle James, Marc Corbière, Sonia Abelanski, Daniele Spagnoli, Mireille Valois, Cécile Blanchouin and Ornella Campanile
pp. 141–169
AbstractFR:
Introduction et objectifs La réinsertion professionnelle des personnes avec un trouble mental est devenue une préoccupation d’actualité sur le plan international, avec une diversification de pratiques d’accompagnement individualisé. Ces pratiques permettent le développement d’une relation de soutien et d’interface entre les conseillers en emploi et les employeurs et contribuent au maintien en emploi de ces personnes. Les objectifs visés par cette enquête internationale sont d’étudier les représentations des conseillers en emploi sur les appréhensions, avantages et prise de risque de l’employeur dans l’embauche des personnes ayant des troubles mentaux et de recueillir le point de vue de 5 conseillères en emploi, provenant de Belgique, Canada, France, Luxembourg et de Suisse sur ces résultats.
Méthodes Dans le cadre de l’enquête internationale de la communauté de pratiques en santé mentale et travail (CoP-SMT) concernant le point de vue des conseillers en emploi (181 répondants) sur l’embauche de personnes ayant un trouble mental, notre analyse s’est focalisée sur les résultats bruts à caractère qualitatif. Un codage manuel de verbatims en codes, sous-thèmes, thèmes, grands thèmes et un calcul des occurrences a été réalisé, suivi d’un atelier d’une heure avec 5 conseillères en emploi pour approfondir les réponses.
Résultats D’après les perceptions des conseillers en emploi, les appréhensions des employeurs reposent sur les caractéristiques personnelles du futur employé (p. ex. manque de constance). Malgré les avantages que ce salarié apporte (p. ex. maturité, efficacité), ce qui pousserait un employeur à prendre le risque d’embaucher ces profils, ce sont les expériences que ce dernier a vécues (p. ex. personne dans son réseau avec un trouble mental), son manque de connaissance de la maladie mentale, ainsi que ses qualités propres (p. ex. sensibilité). Les conseillers en emploi estiment aussi que l’organisation devrait modifier ses politiques et pratiques (p. ex. déconstruction des idées reçues, bien-être des employés) pour fournir à la personne un cadre de maintien en emploi. Pour approfondir ces résultats, 5 conseillères en emploi ont précisé, pendant l’atelier de la CoP-SMT que les employeurs recherchent une personne compétente et causant le moins de problèmes possibles. En outre, la façon dont le conseiller en emploi présente le salarié à l’employeur, la décision de divulgation, la sensibilisation en amont de l’employeur, jouent aussi un rôle dans son ouverture à l’embauche.
Conclusion Le conseiller en emploi joue un rôle majeur dans l’ouverture des employeurs à l’embauche d’une personne ayant des troubles mentaux, car ils veulent connaitre la façon dont la personne performe au travail, ses cognitions, sa vitesse d’exécution des taches, sans changer leurs pratiques organisationnelles.
L’étude présentée suggère des pistes de recherches pour approfondir cette thématique, comme le croisement de ces résultats avec ceux des employeurs, ou de s’intéresser à l’accompagnement et aux compétences du conseiller en emploi dans l’embauche.
EN:
Introduction and objectives The professional reintegration of people with mental disorders has become a global concern, resulting in a diversity of individualised support practices. These practices require a profound reorganisation of support strategies, where employers become key partners with whom employment advisers must establish enduring relationship. These practices allow the development of a supportive and interface relationship between employment counselors and employers and contribute to the continued employment of these people.This international qualitative study explores not only the perceptions of employment specialists regarding employers’ apprehensions, benefits and risk associated with hiring people with mental disorders but also collects insights from 5 employment specialist/job coaches in Belgium, Canada, France, Luxembourg and Switzerland.
Methods This study is part of an international survey conducted by the Community of Practice in Mental Health and Work (CoP-SMT in French), which examined the perspectives of 181 employment specialists on hiring people with mental disorders. The qualitative data (verbatims) were manually coded into codes, sub-themes, themes, major themes and occurrences. Additionally, a one-hour workshop was held with 5 female employment specialists to explore the findings in greater depth.
Results According to the perceptions of employment advisers, employers’ apprehensions are based on the personal characteristics of the future employee (e.g. lack of consistency). Despite the advantages that this employee brings (e.g. maturity, efficiency), what would push an employer to take the risk of hiring these profiles are the experiences that the employee has had (e.g. someone in their network with a mental disorder), their lack of knowledge of mental illness, as well as their own qualities (e.g. sensitivity). The employment counsellors also felt that the organization should modify its policies and practices (e.g. deconstructing preconceived ideas, employee well-being) to provide the person with a framework for job retention. To expand on these results, five employment counsellors stated during the CoP-SMT workshop that employers are looking for a person who is competent and causes as few problems as possible. In addition, the way in which the employment counsellor introduces the employee to the employer, the decision to disclose and the employer’s awareness of the situation beforehand also play a role in the employer’s openness to hiring.
Conclusion The employment counsellor plays a major role in employers’ openness to hiring a person with mental disorders, because they want to know how the person performs at work, his or her cognition and speed of task execution, without changing their organizational practices.
The study also suggests avenues for further research in this area, such as cross-referencing these results with those of the employers or looking at the support and skills of the employment counsellor in the hiring process.
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Du stigmate à l’évitement des personnes avec un trouble mental : analyse des représentations et des émotions des acteurs du retour et de la réinsertion au travail
Sonia Laberon, Donatienne Desmette and Marc Corbière
pp. 171–196
AbstractFR:
Objectifs La stigmatisation des personnes avec un trouble mental perdure et leur retour au travail (RaT) ou accès à l’emploi reste complexe. Ces stéréotypes négatifs sont souvent internalisés par les personnes concernées au point qu’ils s’autostigmatisent. La littérature montre que les secteurs médical et entrepreneurial entretiennent de nombreux préjugés et appréhensions à leur égard. En revanche, les milieux de la réadaptation et de l’accompagnement vers l’emploi, qui côtoient fréquemment ces personnes et utilisent les approches du rétablissement, manifestent moins de résistances. Bien que la stigmatisation de ces publics soit relativement bien documentée, peu d’études se sont consacrées à différencier les représentations des acteurs responsables de la mise en oeuvre de leur retour et réintégration au travail. Cette étude vise à identifier et comparer les tendances de ces acteurs à stigmatiser les personnes avec un trouble de mental ainsi que leurs intentions d’inclusion professionnelle.
Méthode Dans le cadre de l’enquête internationale de la communauté de pratiques en santé mentale et travail (CoP-SMT), les données ont été collectées par le biais d’une enquête quantitative en ligne auprès de 586 acteurs du retour et de la réinsertion au travail. Quatre systèmes d’acteurs ont été identifiés, ceux de la santé, de l’entreprise, de l’accompagnement vers l’emploi et des personnes avec un trouble mental en absence maladie ou en recherche d’emploi. Le questionnaire comporte une échelle de stigmatisation à 2 facteurs (fardeau organisationnel perçu et émotions négatives) et une mesure d’intention d’inclusion professionnelle à 3 indicateurs (évitement, paternalisme et collaboration). Des analyses factorielles et de cohérence interne ont validé les qualités psychométriques de ces mesures. Des analyses de variances avec comparaisons à posteriori ont permis de comparer les réponses des catégories de 20 acteurs ou plus, soit un échantillon réduit à 473 participants.
Résultats Les résultats mettent en évidence un effet significatif du système d’acteurs sur la stigmatisation et l’intention d’inclusion professionnelle. Ils révèlent que les acteurs qui interviennent en amont de l’emploi (réadaptation et accompagnement vers l’emploi) sont moins enclins à stigmatiser et plus ouverts à inclure les personnes en retour ou en réinsertion au travail que les acteurs qui interviennent dans l’entreprise (hiérarchie, collègues et médecins/infirmier(ère)s du travail). Ils montrent aussi la persistance de l’autostigmatisation des personnes avec un trouble de la santé mentale en retour comme en réinsertion au travail.
Conclusion Pour éclairer les résultats, la question de l’expérience de côtoiement et d’inclusion dans le milieu de travail ordinaire des personnes ayant un trouble mental est abordée à la lumière du rôle des différents acteurs. La connaissance, les orientations conceptuelles autour de la santé mentale et le travail collaboratif en pluridisciplinarité sont suggérés comme leviers antistigmatisation. Des perspectives de recherche et des recommandations sont formulées sur cette base.
EN:
Objectives The stigma surrounding individuals with mental conditions persists, making their return to work or access to employment complex. These negative stereotypes are often internalized by the affected individuals, leading to self-stigmatization. Literature shows that the medical and entrepreneurial sectors harbor many prejudices and apprehensions towards these individuals. In contrast, the fields of rehabilitation and employment support, which frequently interact with these individuals and use recovery approaches, show less resistance. Although the stigma of these populations is relatively well-documented, few studies have differentiated the perceptions of actors responsible for implementing their return and reintegration into work. This study aims to identify and compare these actors’ tendencies to stigmatize individuals with mental conditions and their intentions of professional inclusion.
Method As part of the international survey by the community of practice in mental health and work (CoP-SMT), data was collected through an online quantitative survey involving 586 actors in the return to work and reintegration processes. Four actor systems were identified: health, corporate, employment support, and individuals with mental disorders on sick leave or job seeking. The questionnaire included a two-factor stigma scale (perceived organizational burden and negative emotions) and a professional inclusion intention measure with three indicators (avoidance, paternalism, and collaboration). Factor analysis and internal consistency validated the psychometric qualities of these measures. Variance analyses with post-hoc comparisons allowed the comparison of responses from categories of 20 or more actors, reducing the sample to 473 participants.
Results The results highlight a significant effect of the actor system on stigma and professional inclusion intention. They reveal that actors involved before employment (rehabilitation and employment support) are less prone to stigmatize and more open to including individuals returning or reintegrating into work than those within the company (hierarchy, colleagues, and occupational health professionals). They also show the persistence of self-stigmatization among individuals with mental health issues returning or reintegrating into work.
Conclusion To better interpret the results, the experience of coexistence and inclusion in the ordinary work environment of individuals with mental health conditions is explored, considering the roles of various stakeholders. Knowledge, conceptual orientations around mental health, and collaborative multidisciplinary work are suggested as anti-stigma strategies. Based on these findings, research perspectives and recommendations are formulated.
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Intervention inspirée de la thérapie centrée sur les émotions pour promouvoir la régulation émotionnelle et faciliter le retour au travail des employés en arrêt maladie
Marc-Simon Drouin, Élyse Charette-Dussault and Marc Corbière
pp. 197–210
AbstractFR:
Le retour au travail (RaT) d’un employé en absence de maladie pour un trouble mental courant peut être entravé par divers obstacles, notamment des relations interpersonnelles complexes ou conflictuelles. Ces dynamiques peuvent s’accompagner d’émotions complexes, mal régulées ou difficilement identifiables par le travailleur. La psychothérapie centrée sur les émotions, développée par Leslie Greenberg (2020), propose des techniques favorisant une meilleure régulation émotionnelle, pouvant ainsi soutenir un RaT plus harmonieux. Cet article vise à présenter un ensemble de techniques spécifiques permettant à la personne de faire face aux émotions complexes et inadaptées qui surgissent dans le cadre de relations difficiles réelles ou anticipées lors du RaT. Tout d’abord, le rationnel qui sous-tend le travail sur les émotions en psychothérapie et l’importance de la régulation émotionnelle dans le fonctionnement de la personne seront présentés. Par la suite, les techniques de focusing, de dialogue à chaise vide et de dialogue à 2 chaises seront exposées accompagnées de leurs objectifs spécifiques. Ces interventions sont illustrées à l’aide d’une vignette clinique portant sur un employé en absence pour un trouble de l’adaptation avec des difficultés relationnelles avec sa supérieure immédiate. Bien que prometteuse, cette intervention novatrice appliquée au contexte particulier du RaT devra être testée pour à la fois évaluer le fonctionnement émotionnel de l’employé et la réussite de son RaT.
EN:
The return to work (RTW) of an employee on sick leave for a common mental disorder can be hampered by various obstacles, including complex or conflictual interpersonal relationships. These dynamics may be accompanied by complex emotions that are poorly regulated or difficult for the employee to identify. Emotion-focused psychotherapy, developed by Leslie Greenberg (2020), offers techniques to promote better emotional regulation, which can support a more harmonious RTW. This article aims to present a set of specific techniques enabling people to deal with the complex and maladaptive emotions that arise in the context of difficult relationships, whether real or anticipated, during RTW. Firstly, the rationale behind working with emotions in psychotherapy and the importance of emotional regulation in a person’s functioning will be presented. The techniques of focusing, empty-chair dialogue, and two-chair dialogue will then be explained, together with their specific objectives. These interventions are illustrated using a clinical vignette involving an employee on leave for an adjustment disorder with relationship difficulties with his immediate superior. Although promising, this innovative intervention applied to the specific context of RTW will need to be tested to assess both the employee’s emotional functioning and to evaluate the effectiveness of the intervention.
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Analyse des coûts évités par l’emploi accompagné pour les personnes avec des troubles de la santé mentale
Simon Roussey and Bernard Pachoud
pp. 211–230
AbstractFR:
Contexte L’emploi accompagné a démontré son impact positif sur l’accès et le maintien dans l’emploi, dans de nombreux pays et plus récemment en France.
Objectifs L’objectif de l’analyse des coûts évités, réalisée en France par l’Agence nouvelle des solidarités actives (Ansa) en 2021 et 2022, était d’identifier l’impact de l’emploi accompagné sur certaines dépenses publiques.
Méthode Cette analyse portait sur 3 types de coûts : allocations sociales, hospitalisations psychiatriques et arrêts de travail. La méthode a consisté à collecter des informations auprès de personnes accompagnées à travers des questionnaires pour comparer ces coûts sur 3 années (la première avant d’être accompagnée et les 2 années suivantes). Au total, 462 personnes ont répondu au questionnaire dont 136 personnes sur 2 années consécutives. Ces 2 échantillons étaient représentatifs de l’ensemble de la population de personnes accompagnées (9 300 personnes fin 2022).
Résultats L’analyse démontre des coûts évités importants avec, en moyenne, une économie de 802 euros par personne lors de la première année et 1 213 euros par personne lors de la deuxième année d’accompagnement. Si l’on extrapole au nombre total de personnes accompagnées fin 2022, cela constitue une économie de 7,3 millions d’euros pour la seule année 2022, et ce, uniquement sur les 3 types de coûts observés. Les coûts évités s’expliquent en majeure partie par une baisse conséquente du coût des hospitalisations psychiatriques (-56 % sur 2 ans) et par une baisse du coût des allocations sociales (-8,5 % sur 2 ans). Cette analyse démontre également que les coûts évités sont plus importants pour les personnes déclarant un handicap psychique (coût évité moyen de 2 200 euros par an environ, dès la première année d’accompagnement). Cette différence s’explique en grande partie par la baisse du nombre d’hospitalisations que ce soit en pourcentage de personnes hospitalisées (de 18 % l’année précédant l’entrée à 9 % et 12 % sur les 2 années suivantes) et par la diminution du nombre de jours moyens d’hospitalisation (de 31 jours l’année précédant l’entrée à 20 jours sur les années suivantes). Pour ce public, on constate également une légère baisse du coût des arrêts de travail (-16 % sur 2 ans).
Conclusion D’un point de vue purement économique, cette analyse démontre un impact plus important de l’emploi accompagné pour les personnes avec un handicap psychique et la nécessité de renforcer les liens avec les acteurs de la santé mentale pour orienter des personnes vers ce nouveau dispositif d’accompagnement.
EN:
Introduction Supported employment, financed by the French Government since 2016, has demonstrated its positive impact on employment access and retention for people declaring a mental health disorder (40% of people supported in 2022).
Objective The objective of the analysis of avoided costs, led by the Agence nouvelle des solidarités actives (Ansa) in 2021 and 2022, was to measure the economic impact of supported employment on public finances. This analysis focused on three types of costs: social benefits, psychiatric hospitalizations, and medical leave.
Method The method consisted of collecting information from supported employment clients to compare these costs over three years (the year before supported employment and the following 2 years). In total, 462 people responded to the questionnaire, including 136 people over 2 consecutive years. These 2 samples were representative of the entire population of supported employment clients (9,300 people at the end of 2022).
Results This analysis demonstrates significant avoided costs with, on average, a saving of 802 euros per person during the first year and 1,213 euros per person during the second year of supported employment. If we extrapolate to the total number of clients at the end of 2023, this constitutes a saving of 7.3 million euros for the year 2022 alone and this only on the 3 types of costs observed. The largest part of avoided costs can be attributed to a significant drop in the cost of psychiatric hospitalizations (-56% over 2 years) and in the cost of social benefits (-8.5% over two years). This analysis also demonstrates that the avoided costs are greater for people declaring a mental health disorder (average avoided cost amounts around 2,200 euros per year). This difference is largely explained by the drop in the number of psychiatric hospitalizations, whether as a percentage of people hospitalized (from 18% the year preceding entry to 9% and 12% over the following 2 years) and by the reduction in the average number of days of hospitalization (from 31 days in the year preceding entry to 20 days in subsequent years). For this public, we also see a slight decrease in the cost of medical leave (-16% over 2 years).
Conclusion From a purely economic point of view, this analysis demonstrates a greater impact of supported employment for people suffering from mental health disorders and the need to strengthen links with mental health professionals to orient people towards supported employment.
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Santé mentale et retour/réintégration au travail : concertation internationale sur les solutions et actions prioritaires
Marc Corbière and Sonia Laberon
pp. 231–241
AbstractFR:
Introduction et objectif Dans le cadre du colloque Regards croisés sur la santé mentale et le retour au travail qui a eu lieu à Montréal en 2021, un livre blanc a été rédigé pour mettre en relief 10 solutions visant à promouvoir la santé mentale au travail et à faciliter le retour en emploi. Pour exemples, il s’agit d’actions telles que formaliser le processus de retour au travail (RaT) avec des balises communes permettant un suivi personnalisé, former les gestionnaires à la prévention en santé mentale et à l’accompagnement des employés lors de leur RaT, et générer des données probantes pour mieux comprendre et favoriser le RaT durable et en santé des employés en absence maladie. Trois ans plus tard, dans le cadre d’une table ronde du premier colloque de la Communauté de pratiques internationale en santé mentale et travail (CoP-SMT), l’objectif est de revisiter ces solutions en donnant la parole à des acteurs de l’accompagnement et des entreprises.
Méthode Lors d’une table ronde, 8 personnes ayant un poste de direction dans des services de réintégration au travail ou un poste de cadre dans des organisations publiques et privées, provenant de la Belgique, de la France et du Québec, ont été invitées à sélectionner 1 ou 2 solutions du livre blanc, qu’elles ont pu implanter ou qu’elles aimeraient implanter dans leur contexte de travail. Ensuite, il leur a été proposé d’identifier 1 ou 2 pistes d’actions qu’elles jugeaient prioritaires et qu’elles aimeraient voir traitées d’ici le prochain congrès en 2027. Une synthèse des éléments recueillis est proposée comme résultat de cet exercice.
Résultats et conclusions Les résultats permettent de confronter les pratiques, difficultés et besoins des experts interrogés et de dégager des orientations de recherche pour soutenir des initiatives/pratiques à mettre en place dans les différents pays concernés. Ces réflexions prennent en compte les nouvelles responsabilités et l’évolution des rôles des divers acteurs impliqués. La notion de santé mentale au travail mériterait d’aller au-delà des seuls facteurs de risque psychosociaux, en incluant les facteurs « de protection ».
EN:
Introduction and Objective As part of the conference Crossed Perspectives on Mental Health and Return to Work, held in Montreal in 2021, a white paper was produced to highlight 10 solutions aimed at promoting mental health in the workplace and facilitating return to work (RTW). Examples include actions such as formalizing the RTW process with common guidelines for personalized follow-up, training managers on mental health prevention and employees support during their RTW, and generating evidence-based data to better understand and promote sustainable and healthy return to work after medical leave. Three years later, during a roundtable discussion at the inaugural conference of the International Community of Practice on Mental Health and Work (CoP-SMT in French), the objective was to revisit these solutions by engaging stakeholders involved in employee support and company representatives.
Method During the round table, eight individuals holding executive positions in RTW services or management roles in public and private organizations from Belgium, France, and Quebec were invited to select one or two solutions from the white paper. They were asked to share which solutions they had implemented or wished to implement in their work contexts. Additionally, participants were encouraged to identify one or two priority actions they deemed essential for discussion at the next conference in 2027. A synthesis of their responses are presented as the outcome of this exercise.
Results and Conclusions The results provide insight into current practices, challenges, and needs identified by the experts consulted, helping to outline research directions to support the implementation of practices/initiatives across different countries. These reflections also consider emerging responsibilities and evolving roles of various stakeholders involved. Notably, the concept of workplace mental health should extend beyond merely addressing psychosocial risk factors by incorporating protective factors as well.
Événements colloque de la CoP-SMT
Présentation
Mosaïque
Présentation mosaïque
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Profils sociodémographiques, criminologiques et cliniques des auteurs de violences conjugales français et québécois : recherche comparative
Telma Mimault, Suzanne Léveillée and Yann Auxemery
pp. 269–291
AbstractFR:
Les violences conjugales représentent désormais une préoccupation sociale à l’échelle internationale. Bien que certains pays aient réagi plus tardivement, nombre d’entre eux ont développé des interventions axées sur une démarche de responsabilisation. L’intérêt du présent article porte sur la prise en compte de plusieurs variables psychologiques et leurs répercussions sur la mise en place d’une démarche de responsabilisation dans un groupe de participants d’origines française et canadienne (Québec). Les variables étudiées sont les symptômes traumatiques, dissociatifs, l’attachement et le risque suicidaire. Bien que ces facteurs soient cruciaux, ils sont peu étudiés alors qu’ils peuvent avoir un impact sur la qualité de l’accompagnement des auteurs de violences conjugales.
Objectifs Nos objectifs sont d’une part, identifier les profils psycho-socio-criminologiques d’auteurs de violences conjugales ayant suivi un stage ou un groupe d’intervention ; d’autre part, mettre en perspective ces 2 groupes et leurs accompagnements respectifs afin d’émettre des hypothèses concernant la mise en place d’une dynamique de responsabilisation au regard de certaines variables psychologiques.
Méthode 57 hommes ont été rencontrés, 38 Français et 19 Québécois ont répondu à des questionnaires sur l’attachement, le risque suicidaire, les symptômes traumatiques et dissociatifs ainsi que des données sociodémographiques.
Résultats Les groupes d’hommes français et québécois sont similaires en ce qui concerne leurs profils sociodémographiques, cependant, on observe des différences significatives en ce qui concerne le dévoilement du type de violences. Le groupe québécois déclare plus de violences sexuelles que le groupe français alors que celui-ci déclare plus de violences physiques que le groupe québécois. Les résultats aux questionnaires portant sur l’attachement et le risque suicidaire ne présentent pas de différence significative, cependant, les questionnaires sur les symptômes traumatiques et dissociatifs sont significativement plus élevés chez les auteurs de violences conjugales québécois.
Conclusion Ces différences peuvent être expliquées par des divergences dans les lieux de recrutement, le niveau d’introspection et la temporalité entre le passage à l’acte et l’entretien de recherche. Un travail de prévention secondaire est à mener afin que les auteurs de violences conjugales puissent repérer leurs difficultés, verbaliser, mentaliser les enjeux les concernant. De plus, la contrainte d’effectuer des stages de responsabilisation telle que mis en place en France apparaît pertinente, mais non suffisante. Des rencontres individuelles avec un intervenant ou un psychologue en complément à ces stages ou groupes pourraient permettre d’augmenter le niveau de responsabilisation vis-à-vis du passage à l’acte ainsi que susciter une mise au travail plus profonde. Cette conscientisation pourrait, dans un deuxième temps, permettre une diminution du risque de récidive et de la transmission générationnelle.
EN:
Domestic violence is now an international social issue. Although some countries have been slow to respond, many have developed interventions based on an empowerment approach. This article examines a number of psychological variables and their impact on the implementation of an accountability approach in a group of participants from France and Canada (Quebec). The variables examined are traumatic and dissociative symptoms, attachment and suicide risk. Although these factors are crucial, they have been little studied, even though they may have an impact on the quality of support provided to perpetrators of domestic violence.
Objectives Our objectives were to identify the psycho-socio-criminological profiles of perpetrators of domestic violence who had attended a course or an intervention group. We also wanted to compare these two groups and their respective support in order to hypothesize about the implementation of an accountability process in relation to certain psychological variables.
Method A total of 57 men were interviewed, 38 from France and 19 from Quebec, who completed questionnaires on attachment, suicide risk, traumatic and dissociative symptoms, and socio-demographic data.
Results The French and Quebec groups of men were similar in terms of their socio-demographic profiles, but there were significant differences in the types of violence reported. The Quebec group reported more sexual violence than the French group, while the French group reported more physical violence than the Quebec group. There were no significant differences in the results of the questionnaires on attachment and suicide risk, but the questionnaires on traumatic and dissociative symptoms were significantly higher among the Quebec perpetrators of domestic violence.
Conclusion These differences may be explained by differences in the recruitment sites, the level of self-reflection and the time between the act of violence and the research interview. Secondary prevention work needs to be carried out so that perpetrators of domestic violence can identify their difficulties and verbalise and mentalise the issues that affect them. In addition, the obligation to attend training courses on responsibility, as proposed in France, seems appropriate but not sufficient. Individual meetings with a counsellor or psychologist, as a complement to these courses or groups, could help to increase the level of responsibility for the act and encourage more in-depth work. This awareness could in turn reduce the risk of re-offending and intergenerational transmission.
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Cultiver son estime de soi : les effets de la nature sur les perceptions du soi physique dans une population présentant des attitudes et comportements alimentaires dysfonctionnels : une revue narrative
Céline De Breucker, Geneviève Bergeron and Johana Monthuy-Blanc
pp. 293–318
AbstractFR:
Problématique Au-delà de l’approche catégorielle classique des troubles des conduites alimentaires, de récents articles scientifiques, catalysés par le contexte pandémique, démontrent l’importance de considérer l’approche alternative des attitudes et comportements alimentaires dysfonctionnels induits par les perceptions négatives du soi physique afin de considérer l’ensemble de la population générale et clinique. Dans ce contexte, les interventions ciblant le contact avec la nature montrent des effets positifs et prometteurs sur les perceptions du soi physique, comme l’apparence physique perçue.
Objectif Cette revue narrative a pour objectif de recenser les écrits relatifs aux effets du contact avec la nature sur les perceptions du soi physique et plus précisément sur l’apparence physique perçue auprès d’une population présentant des attitudes et comportements alimentaires dysfonctionnels.
Méthodes Une recherche approfondie de la littérature scientifique a été conduite entre août 2022 et septembre 2023 avec une mise à jour en décembre 2023 sur les principales bases de données du domaine de recherche.
Résultats Cinq articles ont été sélectionnés pour la revue narrative. Tous démontrent les effets positifs du contact avec la nature sur les perceptions du soi physique chez les individus qui présentent des attitudes et comportements alimentaires dysfonctionnels. Ces effets peuvent être classés en 2 catégories, à savoir les voies directes et indirectes (médiées). Ce résultat est cohérent avec la littérature actuelle sur les populations non cliniques.
Discussion et conclusion Certains articles de la revue ont mis en évidence d’autres implications à prendre en compte dans la relation entre la nature et les perceptions du soi physique des personnes ayant des attitudes et comportements alimentaires dysfonctionnels. Ces articles, qui sont cohérents avec la littérature existante, illustrent le caractère multidimensionnel du modèle des perceptions du soi physique et montrent comment le fait de se reconnecter à la fonctionnalité de son corps peut avoir un impact sur l’apparence physique perçue. De plus, d’autres articles ont démontré le potentiel du support de la nature dans une logique interventionnelle et de reconnexion à soi, aux autres et à la nature. Néanmoins, le nombre limité d’articles indique qu’il est nécessaire de mener d’autres études dans ce domaine de recherche. D’autres recherches devraient être menées pour évaluer l’impact réel du contact avec la nature sur l’apparence physique perçue et plus largement sur les perceptions du soi physique de personnes vivant avec des attitudes et comportements alimentaires dysfonctionnels, et pour comprendre comment cet impact fonctionne.
EN:
Context Beyond the classic categorical approach to eating disorders, recent scientific articles, catalysed by the pandemic context, demonstrate the importance of considering the alternative approach of dysfunctional eating attitudes and behaviors induced by negative physical self-perceptions in order to consider the general and clinical population as a whole. In this context, interventions targeting contact with nature show positive and promising effects on physical self-perceptions, such as perceived physical appearance.
Objectives The objective of this narrative review is to identify the literature pertaining to the effects of contact with nature on physical self-perceptions and, more specifically, on perceived physical appearance in a population with dysfunctional eating attitudes and behaviors.
Method A comprehensive search of the scientific literature was conducted between August 2022 and September 2023, with an update in December 2023 on the principal databases in the research field.
Results Five articles were selected for the narrative review. All of them demonstrate the positive effects of contact with nature on physical self-perceptions in individuals who exhibit dysfunctional eating attitudes and behaviors. These effects can be classified into two categories, namely direct and indirect (mediated) pathways. This finding is consistent with the current literature on non-clinical populations.
Discussion and Conclusion Some articles in the review highlighted further implications to be considered in the relationship between nature and physical self-perceptions of individuals with dysfunctional eating attitudes and behaviors. These articles, which are consistent with the existing literature, illustrate the multi-dimensionality of the model of physical self-perceptions and show how reconnecting to one’s body functionality can impact perceived physical appearance. Moreover, other articles have demonstrated the potential of nature as a medium for interventional logic and for reconnecting with the self, with others, and with nature. Nevertheless, the limited number of articles indicates a need for further studies in this area of research. Further research should be conducted to assess the actual impact of contact with nature on perceived physical appearance and more broadly on physical self-perceptions of individuals with dysfunctional eating attitudes and behaviors, and to understand how this impact works.
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Alliance thérapeutique, entre rupture et jeux de pouvoir, une étude qualitative
Mizué Frey, Benedetta Silva, Philippe Golay, Stéphane Morandi, Charles Bonsack and Aurore Chambaz
pp. 319–340
AbstractFR:
L’alliance thérapeutique (AT) est considérée comme un des piliers fondateurs d’une démarche thérapeutique. Sa rupture est un phénomène complexe touchant tant les patient(e)s que les thérapeutes. La rupture d’une AT fait intervenir des dynamiques de mise en retrait ou de confrontation, voire les deux. Cet article se focalise sur l’expérience des patient(e)s face à une rupture de l’AT au travers d’entretiens. Que disent les patient(e)s des comportements qu’ils/elles jugent antinomiques au processus thérapeutique ? Comment comprennent-ils/elles la rupture de l’AT – dans un cadre hospitalier ou un suivi privé ? Une résolution est-elle possible ? L’analyse de ces entretiens permet de dresser une cartographie préliminaire de situations types vécues par les patient(e)s et des motifs les ayant conduits à rompre l’AT.
Méthodes Cette étude s’inscrit dans une approche qualitative en sciences sociales. Dans un premier temps, 5 entretiens ont été effectués par une chercheuse experte par expérience en psychiatrie auprès des personnes concernées (toutes de femmes) par une rupture de l’AT. Dans un second temps, les données récoltées ont été transcrites, analysées puis regroupées et comparées par thèmes pour être ensuite réorganisées, fusionnées et enfin hiérarchisées.
Résultats L’analyse a mis en évidence 5 thèmes essentiels dans les facteurs de rupture de l’AT : le pouvoir des professionnels, la relation comme violence symbolique, l’acte de soin, le fonctionnement des institutions de soin et la réparation de l’alliance. Un élément central des discours des patientes interrogées est la violence provoquée par l’expérience vécue d’une asymétrie de pouvoir entre elles et le cadre psychiatrique. Face à cette situation, les patientes mettent progressivement en place des stratégies d’influence pour réduire leur impuissance vécue et adapter le contexte de soin à leurs besoins, comme par la dissimulation d’informations ou le mensonge. Ces récits viennent interroger le bien-fondé des actes de soin en psychiatrie et invitent à remettre en question les déterminants épistémologiques ayant abouti à ces standards et actes de soin en premier lieu.
Discussion En institution psychiatrique, ces résultats suggèrent que les déterminants de l’AT sont en réalité reliés de manière non négligeable aux enjeux de pouvoir à de multiples niveaux. Le maintien, ou la rupture d’une AT s’insère dans un registre sociologique au travers duquel les patientes se reconnaissent en tant que dominées, stigmatisées et marginalisées. Dans ce cadre d’oppression, dissimuler la vérité ou la manipuler apparaît comme des actes nécessaires et licites pour échapper à des situations vécues comme injustes. Ce type de réaction n’est pas nouveau, il s’inscrit dans le développement de l’épistémologie « des dominés », un mouvement en sciences sociales théorisant la construction du savoir chez les personnes et groupes connaissant la domination et où la résistance à l’oppression constitue un acte subversif de lucidité. Il n’est pas étonnant que leurs perspectives soient minoritaires, comme elles reflètent également la position sociale minoritaire des personnes qui la pratiquent.
Conclusion La conservation, ou la réparation d’une AT solide est une priorité pour toute relation thérapeutique. Dans ce cadre, la sensibilisation du personnel psychiatrique aux limites du paradigme biomédical positiviste duquel l’éthos et l’habitus psychiatriques sont profondément imprégnés pourrait être un préalable bienvenu à l’intégration de certains points de vue de l’épistémologique des dominés dans la relation thérapeutique. L’accueil de ces perspectives minoritaires permettrait de nourrir de véritables compréhensions nouvelles dans la dynamique de l’AT et de créer des dynamiques d’AT fondées d’abord sur l’humanité qui nous relie tous et moins sur la catégorie à laquelle on appartient.
EN:
The therapeutic alliance (TA) is considered one of the founding pillars of a therapeutic approach. Its breakdown is a complex phenomenon affecting both patients and therapists. The breakdown of a TA involves dynamics of withdrawal or confrontation, or both. This article focuses on patients’ experiences of TA breakdown through interviews. What do patients have to say about behaviors that are antinomic to the therapeutic process? How do they understand the breakdown of TA-in a hospital setting or in private care? Is a resolution possible? Analysis of these interviews enables us to draw up a preliminary map of typical situations experienced by patients and the reasons that led them to break off the TA.
Methods This study is part of a qualitative social science approach. In the first stage, 5 interviews were carried out by a researcher with experience in psychiatry with people affected (all women) by a breakdown in TA. The data collected was then transcribed, analyzed, grouped by theme, compared by theme, reorganized, merged and prioritized.
Results The analysis highlighted five key themes in the factors leading to TA breakdown: the power of professionals, the relationship as symbolic violence, the act of care, the functioning of care institutions and the repair of the alliance. A central element in the discourse of the patients interviewed is the violence provoked by the lived experience of an asymmetry of power between them and the psychiatric setting. Faced with this situation, the patients gradually implement strategies of influence to reduce their powerlessness and adapt the care context to their needs, such as withholding information or lying. These narratives call into question the validity of psychiatric acts of care, and invite us to question the epistemological determinants that led to these standards and acts of care in the first place.
Discussion In psychiatric institutions, these results suggest that the determinants of TA are, in fact, not insignificantly linked to power issues at multiple levels. Maintaining or breaking a TA is part of a sociological register in which patients recognize themselves as dominated, stigmatized and marginalized. In this context of oppression, concealing or manipulating the truth appear as necessary and licit acts to escape from situations experienced as unjust and confining. Taking a step back, this type of reaction is not new; it’s part of the development of the epistemology of the dominated, a movement in social science theorizing the construction of knowledge among people and groups experiencing domination, and where resistance to oppression constitutes a subversive act of lucidity. Not surprisingly, their perspectives are in the minority, as they also reflect the minority social position of the people who practice them.
Conclusion The preservation, or repair, of a solid TA is a priority for any therapeutic relationship. In this context, sensitizing psychiatric staff to the limits of the biomedical-positivist paradigm with which the psychiatric ethos and habitus are deeply imbued could be a welcome prelude to integrating certain points of view from the epistemology of the dominated into the therapeutic relationship. Welcoming these minority perspectives (for practitioners, not patients), has the potential to nurture genuinely new understandings in the TA dynamic, and to (re-)create TA dynamics based first and foremost on the humanity that connects us all, and less on the category to which we belong.
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Facteurs influençant la mise en oeuvre du modèle de pratique Baromètre dans le champ de la réhabilitation psychosociale en santé mentale : résultats d’une étude de cas multiples
Pierre-Luc Bossé, Juan Manuel Moreno, Paul Morin and Catherine Hudon
pp. 341–364
AbstractFR:
Au cours des dernières années, plusieurs stratégies de réhabilitation psychosociale en santé mentale (RPS) ont été développées afin d’aider les personnes vivant avec des troubles graves de santé mentale (TGSM) à exercer pleinement leur citoyenneté. Or, ces stratégies demeurent souvent fragmentées, cloisonnées et non intégrées les unes aux autres de façon cohérente, ce qui nuit à leur efficacité. Bien qu’il existe un consensus scientifique et des données probantes en la matière, la mise en oeuvre de modèles de pratique intégrateurs constitue encore aujourd’hui une pratique marginale. L’enjeu consiste à comprendre comment implanter efficacement ces modèles de pratique.
Objectif L’objectif principal de cette recherche consiste à identifier et à décrire les facteurs contextuels (facilitants, barrières) influençant la mise en oeuvre du modèle de pratique Baromètre (MPB) dans différents contextes organisationnels. La recherche vise aussi à coproduire avec les différents acteurs des recommandations afin d’améliorer le MPB et les stratégies de mise en oeuvre de ce modèle.
Méthode Dans cette recherche fondée sur l’approche participative organisationnelle, une étude de cas multiples qualitative a été effectuée dans 2 établissements français hébergeant des personnes vivant avec des TGSM. Une collecte de données multisources a été réalisée incluant des séances d’observation participante, des groupes de discussion focalisée auprès de personnes soignées et accompagnées (PSA), des entretiens semi-structurés auprès de dyades professionnelles, et des rencontres avec un comité scientifique. Une synthèse théorique combinant les fondements de l’approche par les capacités et de l’approche de la personnalisation des soins et des services, ainsi que les dimensions du Consolidated Framework for Implementation Research (CFIR) a guidé la démarche itérative d’analyse thématique.
Résultats Plus de 40 facteurs contextuels ont été identifiés et regroupés en 4 grandes catégories imbriquées : contexte et processus organisationnel ; pratiques interprofessionnelles ; pratiques d’accompagnement ; processus de rétablissement personnel et participation maximale des PSA. Les interactions entre ces différents facteurs ont entraîné l’émergence de dynamiques systémiques particulières : la contagion des vécus (positifs ou problématiques) ; l’inertie, qui amène un retour aux habitudes et aux modes de fonctionnement antérieurs ; et la dynamisation, qui entraîne chez les acteurs un renforcement de la motivation à adopter et à mettre en oeuvre les nouvelles pratiques.
Conclusion Cette recherche permet une meilleure compréhension des facteurs contextuels internes aux organisations qui influencent la mise en oeuvre du MPB. Elle montre aussi qu’il est possible d’opérationnaliser ce modèle dans des organisations offrant des soins et des services à des personnes qui vivent avec des TGSM. La recherche doit se poursuivre pour faciliter la mise en oeuvre au sein de réseaux de soins et de services souhaitant concrétiser des pratiques collaboratives favorisant le respect des droits des personnes, leur autodétermination et leur rétablissement personnel.
EN:
Over the past few years, several psychosocial rehabilitation strategies in mental health (PSR) have been developed to assist individuals living with severe mental health disorders (SMHDs) to fully exercise their social participation. However, the effectiveness of PSR strategies is often undermined as they remain fragmented, compartmentalized, and not cohesively integrated with one another. Furthermore, while there is scientific consensus and evidence on the usefulness and need for integrative PSR practice models, their effective implementation is not well understood and continues to be a marginal practice.
Objective The main objective of this research is to identify and describe the contextual factors (enablers, barriers) influencing the implementation of the Baromètre Practice Model in different organisational contexts. The research also aims to co-produce recommendations with various stakeholders to improve the BPM and the strategies for its implementation.
Methodology Drawing from the organizational participatory approach, a qualitative multiple case study was conducted with two French organization’s housing individuals living with SMHD. Data collection involved multiple sources including participant observations, focus groups with accompanied persons, semi-structured dyad interviews with health professionals, and round-table discussions with a scientific committee. A theoretical synthesis combining the Capability and Personalised Care and Services approaches, and the Consolidated Framework for Implementation Research (CFIR), guided the iterative thematic analysis process.
Results More than 40 contextual factors were identified and grouped into four main interrelated categories: organizational context and process; interprofessional practices; support practices; personal recovery process and maximum participation of people living with SMHDs. The interactions between these different factors led to the emergence of specific systemic dynamics: the contagion of experiences (positive or problematic); inertia, leading to a return to previous habits and modes of operation; and dynamization, which brings about a reinforcement of the motivation among actors to adopt and implement new practices.
Conclusion This research provides a better understanding of the internal organizational contextual factors that influence the implementation of the Baromètre Practice Model. It also shows that it is possible to operationalise this model in various organisations offering care and services to individuals living with SMHDs. Research must continue to facilitate the implementation within health care and health service networks wishing to realize collaborative practices that promote the rights of individuals, their self-determination, and their personal recovery.
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Les corridors de services en santé mentale entre les universités et les établissements du réseau de la santé et des services sociaux au Québec : enjeux persistants et pistes de solutions
Julie Lane, Juliette St-Onge, Anne-Marie Auger, Bruno Collard, Ariane Girard, Jean-Daniel Carrier, François Lauzier-Jobin, Andrée-Anne Légaré, Marie-Ève Poitras, Marie-Ève Fortier, Lara Maillet and Magaly Brodeur
pp. 365–384
AbstractFR:
La santé mentale de la population étudiante québécoise semble se dégrader depuis plusieurs années. Face à ces enjeux, le ministère de l’Enseignement supérieur a élaboré le Plan d’action sur la santé mentale étudiante en enseignement supérieur qui vise à soutenir les établissements d’enseignement supérieur dans la mise en place de pratiques et de mesures pouvant contribuer au bien-être et au développement d’une santé mentale florissante de la population étudiante. Ce plan invite à la création de corridors de services entre les établissements et le réseau de la santé et des services sociaux (RSSS). Plusieurs autres orientations ministérielles invitent à aller dans ce sens. Actuellement, les informations sur ces corridors demeurent limitées et ces corridors ne semblent pas faire l’objet de recherche dans le monde et particulièrement au Québec.
Objectif Cet article vise à documenter l’état des corridors de services entre les universités et le RSSS au Québec.
Méthode Les données au coeur de cet article proviennent d’un état des lieux produit par de 17 établissements universitaires. Une analyse thématique de ces données a été privilégiée selon une approche à la fois déductive et inductive à l’aide du logiciel N’Vivo.
Résultats L’analyse a permis de faire émerger 5 thèmes : 1) Les enjeux liés aux corridors de services actuels entre les universités et le RSSS ; 2) Les conséquences de l’absence de corridors de services sur les personnes étudiantes ; 3) Les conséquences de l’absence de corridors de services pour les universités ; 4) Les principaux facteurs pouvant entraver la mise en place de corridors de services ; 5) Les pistes de solutions proposées.
Conclusion Impacts anticipés : cet article permet de constater l’absence de corridors de services entre les universités et le RSSS malgré les nombreux efforts investis pour en créer et les orientations ministérielles qui encouragent leur création. Cet article propose plusieurs pistes de solutions très concrètes et actionnables parfaitement alignées sur les orientations ministérielles et qui permettraient de réduire le recours aux urgences au Québec. La priorité pourrait être accordée aux personnes étudiantes ayant besoin de services spécialisés et qui doivent être référées à des services du RSSS. L’utilisation du mécanisme d’accès en santé mentale, présent dans le RSSS, apparaît la piste la plus simple et cohérente considérant que ce mécanisme vise à améliorer l’accès aux soins et services spécifiques et spécialisés en santé mentale.
EN:
The mental health of Quebec’s student population appears to have been deteriorating for several years. Faced with these challenges, the ministère de l’Enseignement supérieur in Quebec has developed the Action plan on student mental health in higher education, which aims to support higher education institutions in implementing practices and measures that can contribute to the well-being and development of a flourishing mental health of the student population. The plan calls for the creation of service corridors between institutions and the health and social services network (HSSN). A number of other ministerial orientations also call for this approach. At present, information on these corridors remains limited, and they do not appear to be the subject of research anywhere in the world, particularly in Quebec.
Objective The aim of this article is to document the state of service corridors between universities and the HSSN in Quebec.
Method The data at the heart of this article comes from an inventory produced by 17 universities. A thematic analysis of the data was carried out using a deductive and inductive approach, with the aid of N’Vivo software.
Results Five themes emerged from the analysis: 1) Issues related to current service corridors between universities and the HSSN; 2) Consequences of the absence of service corridors for students; 3) Consequences of the absence of service corridors for universities; 4) Main factors that could hinder the implementation of service corridors; 5) Proposed solutions.
Conclusion Anticipated impact: This article highlights the absence of service corridors between universities and the HSSN, despite the many efforts made to create them and the ministerial orientations that encourage their creation. The article proposes a number of very concrete and actionable solutions that are perfectly aligned with ministerial orientations and that would help reduce emergency room use in Quebec. First priority could be given to students in need of specialized services who must be referred to the HSSN. The use of the mental health access mechanism, present in the HSSN, appears to be the simplest and most coherent approach, given that this mechanism aims to improve access to specific and specialized mental health care and services.
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