Volume 60, Number 3, 2024 Prier avec style. Esthétique et poétique de la prière de langue d’oïl Guest-edited by Ariane Bottex-Ferragne
Table of contents (10 articles)
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Présentation. Prier avec style. Esthétique et poétique de la prière de langue d’oïl
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Les prières abécédaires, ou la poétique de l’ekivoche
Marion Uhlig
pp. 31–48
AbstractFR:
Cet article s’intéresse aux premiers poèmes abécédaires en français composés aux xiiie et xive siècles. Ces sept textes, la plupart sous la forme de prières à Marie en rimes équivoquées, cumulent les contraintes sémantiques et formelles : il s’agit de débuter chaque strophe par une lettre selon l’ordre de l’alphabet et de trouver pour elle un énoncé signifiant dans le cadre de la louange. La prière se déroule ainsi horizontalement au fil des vers, tandis que, verticalement, l’ABC se déploie en acrostiche. Ce corpus, héritier de la production lettriste médiolatine et précurseur de la Seconde Rhétorique, oscille entre la perpétuation de la tradition et l’innovation mue par les ressources inédites de la langue d’oïl. À ce titre, et c’est l’hypothèse de l’article, il forme l’un des creusets dans lesquels s’élabore la poésie en français. Son instabilité foncière, rendue sensible par le style poétique, notamment par la virtuosité des équivoques, exprime la quête par laquelle le langage, humain et faillible, s’élève vers le ciel.
EN:
This article examines the earliest abecedarian poems composed in French in the 13th and 14th centuries. These seven texts—mostly in the form of prayers to Mary written in equivocal rhymes—accumulate both semantic and formal constraints: each stanza must begin with a letter in alphabetical order and produce a meaningful utterance within the framework of praise. The prayer thus unfolds horizontally across the lines of verse, while vertically, the alphabet appears as an acrostic. This corpus, heir to medieval Latin lettrist production and precursor to the Seconde Rhétorique, oscillates between the perpetuation of tradition and innovation driven by the previously unknown resources of the langue d’oïl. In this respect—and this is the article’s hypothesis—it constitutes one of the crucibles in which French poetry is forged. Its fundamental instability, made perceptible by its poetic style, notably by the virtuosity of its equivocations, expresses the quest by which human, fallible language rises toward the heavens.
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Balbutier, jubiler, tochier. À propos de quelques usages sonores et formels du multilinguisme dans les prières juives et chrétiennes en ancien français
Julien Stout
pp. 49–89
AbstractFR:
Cet article effectue un survol typologique de l’emploi du multilinguisme dans quelques prières juives et chrétiennes de langue d’oïl. La prière est entendue ici au sens d’« invocation d’un être sacré, d’une divinité », mais un usage souple de sa définition permet d’inclure certains cas de figure où la prière fait l’objet de réemplois ou de détournements. L’article éclaire autrement la longue durée du dialogue formel, culturel, religieux et linguistique entre les traditions textuelles des deux confessions, quand bien même ce dialogue peut parfois être d’une grande conflictualité. Notre principale hypothèse est que les manifestations formalisées du multilinguisme engendrent bien souvent une opacité sémantique qui attire l’attention sur leur facture formelle, sonore, sensorielle, etc. Placées à la frontière du sens et du non-sens, elles donnent à réfléchir à la manière dont « cette hésitation prolongée entre le son et le sens » qui caractérise, selon Paul Valéry, tout poème, prend une dimension nouvelle dans le contexte de l’adresse à la divinité ou aux puissances surnaturelles.
EN:
This article offers a typological overview of multilingualism in selected Jewish and Christian prayers composed in the Old French. A “prayer” will be defined here as a discursive act directed toward a supernatural power. This will allow us to include certain instances in which prayer is reused or diverted from its original context. Through this overview, the article sheds new light on the longue durée of formal, cultural, religious, and linguistic dialogue between the textual traditions of the two confessions, even when that dialogue is marked by intense conflict. Our central hypothesis is that formalized manifestations of multilingualism often generate semantic opacity, which draws attention to their formal, sonic, and sensory construction. Oscillating between sense and nonsense, between religious traditions—and, in the case of certain apotropaic prayers, at the edge of poetry itself—these texts invite reflection on how what Paul Valéry called “that prolonged hesitation between sound and sense,” which characterizes all poetry, takes on a new dimension in the context of address to the divine or to supernatural powers.
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Prière d’insérer. Imbrication de l’oraison et de la narration dans la dévotion mariale
Francis Gingras
pp. 91–112
AbstractFR:
Les principales prières associées au culte marial et aux Heures de la Vierge (Ave, Magnificat, Nunc dimittis) entretiennent des liens importants avec la narration dans la mesure où elles sont toutes extraites du récit évangélique. La narration lucanienne préparait l’émergence d’une parole appelée à supplanter la diégèse : en termes quantitatifs, par l’importance qu’elle donne au discours rapporté ; en termes qualitatifs, par les différents types de discours qu’elle introduit (bénédiction, louange, salutation). Les traductions, latines d’abord, puis vernaculaires dès le xiie siècle, renforcent cette attention portée à des discours qui sont entretemps devenus prières. Les éléments qui se trouvaient dans le texte grec (relations verbales de temps et de personne permettant de séparer le discours de l’histoire, lexique qualifiant les différentes modalités des paroles rapportées) ont été consolidés et déployés grâce aux processus de traduction et de commentaires. La brèche ainsi ouverte a été l’occasion de forger de nouveaux récits qui ont pris de plus en plus de distance avec la liturgie officielle, jusqu’à créer de véritables petits romans qui finissent par assumer leur part de fiction.
EN:
The principal prayers associated with Marian devotion and the Hours of the Virgin (Ave, Magnificat, Nunc dimittis) maintain important ties to narrative, insofar as all are drawn from the Gospel account. The Lukan narrative prepared the emergence of a discourse destined to supplant the diegesis: quantitatively, through the emphasis it places on reported speech; qualitatively, through the various forms of utterance it introduces (blessing, praise, salutation). The translations—first into Latin, then into the vernacular from the 12th century onward—reinforce this focus on utterances that, in the meantime, have become prayers. Elements present in the Greek text (verbal markers of tense and person that distinguish speech from narrative, and lexical features that characterize the different modes of reported discourse) were consolidated and expanded through the processes of translation and commentary. The breach thus opened created an opportunity to forge new narratives that increasingly distanced themselves from official liturgy, eventually giving rise to genuine short narratives that came to embrace their share of fiction.
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À l’ombre des trois Marie. La voix féminine d’une prière ajoutée au manuscrit de Paris, BnF, fr. 23112
Emma Cavell
pp. 113–131
AbstractFR:
Cet article analyse une prière inconnue qui fait entendre une voix de femme insérée à la fin d’une Vie de sainte Marie l’Égyptienne, au dernier folio du manuscrit de Paris, BnF, fr. 23112. Il s’intéresse au fonctionnement stylistique et à la valeur poétique de la prière, laquelle est traversée par un travail de réflexion sur la voix féminine et l’expérience spirituelle de pénitence grâce au recours aux figures de Marie Madeleine et de la Vierge Marie. Nous démontrons les liens intertextuels entre la prière et le texte qu’elle vient compléter dans le manuscrit de la Vie de sainte Marie l’Égyptienne. Une nouvelle édition et une toute première traduction du texte en français moderne sont proposées en annexe.
EN:
This article analyzes an otherwise unknown prayer voiced by a woman, found at the end of a Vie de sainte Marie l’Égyptienne on the final folio of manuscript Paris, BnF, fr. 23112. It focuses on the stylistic workings and poetic value of the prayer, which is marked by a sustained reflection on the feminine voice and the spiritual experience of penitence, articulated through the figures of Mary Magdalene and the Virgin Mary. The article demonstrates the intertextual connections between the prayer and the text it completes within the manuscript of the Vie de sainte Marie l’Égyptienne. A new edition and the first-ever translation of the prayer into modern French are provided in the appendix.
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Le Credo épique au péril du genre. Femmes orantes et adresses à la Vierge dans les chansons de geste
Yasmina Foehr-Janssens
pp. 133–156
AbstractFR:
Les prières dites « du plus grand péril » sont considérées comme constitutives de la diction épique. Proférées dans des moments de grande intensité narrative, elles peuvent venir souligner l’angoisse de l’agonie, ou celle qui saisit les héros devant un combat inégal, mais elles naissent aussi sur les lèvres des héroïnes en danger. Le fait que les chansons de geste prêtent des oraisons très similaires aux personnages féminins et masculins mérite réflexion. On peut s’étonner aussi du rôle dévolu aux fréquentes invocations à la Vierge Marie dans ces credos qui attestent la foi dans le projet divin de salut pour l’humanité. La question est donc de savoir dans quelle mesure les distinctions de genre sont opérantes pour comprendre ces morceaux d’éloquence dévotionnelle. On constatera que les Credos épiques des héroïnes de chanson de geste répondent, sans altérations particulières, aux conventions de la chanson de geste, mais aussi que les adresses à sainte Marie font entendre des formulations propres à la piété mariale.
EN:
The so-called “prayers of greatest peril” are considered constitutive of epic diction. Uttered at moments of heightened narrative intensity, they may underscore the anguish of agony or the fear that grips heroes in the face of an unequal battle—but they also arise on the lips of heroines in danger. The fact that chansons de geste attribute highly similar prayers to both male and female characters invites further reflection. One may also be struck by the prominent role of invocations to the Virgin Mary in these credos, which bear witness to faith in the divine plan of salvation for humankind. The question, then, is to what extent gender distinctions are operative in understanding these pieces of devotional eloquence. It will be observed that the epic credos of female characters in chansons de geste adhere—without notable alteration—to the conventions of the genre, while the addresses to Saint Mary also resonate with expressions specific to Marian piety.
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Enchanter, enfanter, combattre. Du « verbe efficace » à la magie dans deux prières amulettes
Ariane Bottex-Ferragne
pp. 157–187
AbstractFR:
Cet article repense les points de contact entre la magie et la prière depuis le point de vue de la poétique, en s’attachant à deux petites prières apotropaïques au fonctionnement singulier, restées jusqu’ici en marge des études littéraires. Promettant la fortune du guerrier au combat, mais également la survie de la mère et de l’enfant lors de l’accouchement, ces deux textes anonymes du xiiie siècle (Sonet, no 351 et no 1 855) sont intéressants en ce qu’ils excèdent la dimension verbale de la prière pour s’inscrire dans un registre plus strictement matériel. En continuité avec la tradition médiévale de l’amulette textuelle, ils doivent non seulement être récités, mais également portés au corps, si bien qu’ils fonctionnent comme de véritables textes-objets, dont l’efficacité se réalise à la fois dans l’ordre du dire et du faire. Après une analyse stylistique ancrée dans le témoignage matériel des manuscrits, l’article montre que ces amulettes précatives engagent un dialogue étroit avec la prière épique, donnant lieu à une sorte de croisement, voire d’interfertilisation des pratiques entre le monde de la fiction littéraire et le geste tout à fait concret, à la fois spirituel et pragmatique, de l’utilisateur de ces textes-objets.
EN:
This article reconsiders the points of contact between magic and prayer from the perspective of poetics, focusing on two short apotropaic prayers with singular functioning that have until now remained on the margins of literary scholarship. Promising success in battle for the warrior, but also the survival of the mother and child during childbirth, these two anonymous 13th-century texts (Sonet, no. 351 and no. 1,855) are of interest insofar as they exceed the verbal dimension of prayer to engage a more strictly material register. In continuity with the medieval tradition of the textual amulet, they are not only to be recited but also worn on the body, such that they operate as true text-objects, whose efficacy is realized simultaneously in the domain of speech and of action. Through a stylistic analysis grounded in the material testimony of the manuscripts, the article shows that these precatory amulets engage in a close dialogue with epic prayer, giving rise to a kind of crossover—or even interfertilization—of practices between the world of literary fiction and the concrete, simultaneously spiritual and pragmatic, gesture of the user of these text-objects.
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« Icy define ceste histoire et prions Dieu le roy de gloire ». Les prières de clôture dans les légendiers hagiographiques
Levente Seláf
pp. 189–207
AbstractFR:
Cet article étudie le rôle structurel des prières d’intercession adressées aux saintes et aux saints dans les manuscrits hagiographiques français à partir de manuscrits peu explorés. Les vies de saints offrent beaucoup de scènes dans lesquelles l’élu ou l’élue prie Dieu en faveur d’un tiers ; elles révèlent que ces prières sont plus efficaces que celles des simples fidèles. Les auteurs des légendes et les rédacteurs des recueils de textes pieux les utilisent très souvent pour clore leurs récits, surtout à une époque et dans des circonstances qui font que le texte de la prière incluse dans le manuscrit était lu intégralement. On peut constater que les traductions des recueils de legendae novae (de Jacques de Voragine ou de Jean de Mailly par exemple), employées comme matière brute pour la prédication, ne contiennent pas de prières d’intercession de ce type, qui restent malgré tout encore bien présentes jusqu’à la fin du xve siècle.
EN:
This article examines the structural role of intercessory prayers addressed to saints in French hagiographic manuscripts, based on little-studied sources. Lives of saints contain many scenes in which the chosen man or woman prays to God on behalf of others; they reveal that such prayers are more effective than those of ordinary believers. Authors of hagiographic legends and compilers of devotional collections often use them to close their narratives, particularly at a time and under circumstances in which the text—including the prayer embedded within the manuscript—was likely read in its entirety. It is noteworthy that translations of legendae novae collections (such as those by Jacobus de Voragine or Jean de Mailly), which were used as raw material for preaching, generally do not include such intercessory prayers—though they nonetheless remain present in manuscripts up to the end of the 15th century.
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La scène de la prière de Jésus-Christ à Gethsémani dans les Passions d’Eustache Mercadé et d’Arnoul Gréban
Taku Kuroiwa
pp. 209–225
AbstractFR:
Cet article analyse la scène de la prière de Jésus à Gethsémani dans le Mystère de la Passion d’Arnoul Gréban, en la comparant à celle d’Eustache Mercadé (Passion d’Arras) d’un point de vue narratif et rhétorique. Tout en suivant le modèle établi par Mercadé, Gréban complexifie la trame narrative et représente Dieu le Père et Jésus comme étant capables de susciter l’empathie. Tandis que Mercadé recourt aux onzains pour mettre en relief les prières de Jésus et les réponses de saint Michel, Gréban privilégie les octosyllabes à rimes plates afin de mieux transmettre l’enjeu théologique de son oeuvre, et d’accentuer l’interaction fluide entre l’humain et le divin. Il soigne aussi davantage les rimes, cherchant à peindre Dieu le Père comme une figure à la fois miséricordieuse et glorieuse. Ainsi, l’analyse de cette scène témoigne du sens de la convenance chez Gréban qui s’inscrit, tout comme son prédécesseur, dans la tradition du decorum horatien.
EN:
This article analyzes the scene of Jesus’ Prayer at Gethsemane in Arnoul Gréban’s Mystère de la Passion, in comparison with that of Eustache Mercadé (Passion d’Arras), from a narrative and rhetorical perspective. While following the model established by Mercadé, Gréban complicates the narrative structure and portrays both God the Father and Jesus as capable of eliciting empathy. Whereas Mercadé employs eleven-line stanzas (onzains) to highlight Jesus’ prayers and Saint Michael’s responses, Gréban favors octosyllabic lines with flat rhymes to better convey the theological stakes of his work and to emphasize the fluid interaction between the human and the divine. He also pays closer attention to rhyme, aiming to depict God the Father as a figure both merciful and glorious. This analysis of the scene thus reflects Gréban’s sense of appropriateness (convenance), which places him—like his predecessor—within the tradition of Horatian decorum.
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Table des illustrations