Volume 50, numéro 2 (149), hiver 2025 Dominique Fortier Sous la direction de Isabelle Daunais et Katerine Gosselin
Sommaire (18 articles)
Dossier
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TABLE DES SIGLES
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DOMINIQUE FORTIER : UNE OEUVRE, DES FORMES ET DES MONDES
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INÉDIT : Neiges d’antan
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COMMENT FAIT-ON UN LIVRE ? QUESTION POSÉE À DOMINIQUE FORTIER
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LA VIE FRAGILE DES VESTIGES
Marie-Pascale Huglo
p. 27–41
RésuméFR :
On voit revenir, dans les essais de Dominique Fortier, le motif discret du vestige. Le vestige ne fait pas signe vers la ruine ; il rend plutôt présent ce qui n’est plus. En ce sens, le vestige incarne la vie étrange, oxymorique, des restes : il mue le passé, dont il est la trace, en une « sorte d’éternité » qui trouve, dans certains objets (coquillages, agates, plumes, papillons, fleurs, papier), un mode d’existence paradoxal. Entre perte et enchantement, il sédimente du temps. Le vestige se rapproche d’une matière légère, fragile, capable de fixer le temps en éclats. Comme tel, il croise la quête d’une maison habitable (c’est-à-dire peuplée de mémoires) et la hantise de la disparition qui traversent les essais de façon insistante. À quelques exceptions près, le monde de Dominique Fortier tourne le dos au contemporain pour préserver des écales de temps légères comme une plume, ténues comme l’empreinte d’un oiseau, solides comme une maison. Le vestige recouvre ainsi l’idée même de l’écriture, cette trace dont l’imaginaire moitié botanique, moitié entomologiste se combine avec la décortication étymologique des mots susceptible d’exhumer des significations désuètes et de lointaines parentés pour les faire résonner à nouveau.
EN :
The discrete motif of vestiges keeps returning in the essays of Dominique Fortier. The vestige does not signal ruin; rather, it renders present that which no longer exists. In this sense, the vestige embodies the strange, oxymoronic life of remnants: it transforms the past of which it is the trace into a “sort of eternity” that finds in certain objects (shells, agates, feathers, butterflies, flowers, paper) a form of paradoxical existence. Between loss and enchantment, it deposits sediments of time. The vestige resembles a light, fragile material, capable of anchoring time in fragments. As such, it intersects with the quest for a habitable house (that is to say, filled with memories) and the dread of disappearance that persist throughout the essays. With barely a few exceptions, the world of Dominique Fortier turns its back on the contemporary in order to preserve the husks of time, as light as a feather, as faint as the imprint of a bird, as solid as a house. Thus, the vestige conceals even the idea of writing, this trace whose half botanical and half entomological imaginary melds with the etymological decortication of words capable of unearthing obsolete meanings and distant relationships to make them resonate once again.
ES :
Los ensayos de Dominique Fortier retoman el discreto motivo del vestigio. El vestigio no es una señal hacia la ruina, sino que hace presente lo que ya no es. En este sentido, el vestigio encarna la extraña y oximorónica vida de los restos: transforma el pasado, del que es la huella, en una «especie de eternidad» que encuentra en ciertos objetos (conchas, ágatas, plumas, mariposas, flores, papel), un paradójico modo de existencia. Entre pérdida y encantamiento, sedimenta el tiempo. El vestigio es como un material liviano y frágil, capaz de fijar el tiempo en fragmentos. Como tal, se cruza con la búsqueda de una casa habitable (es decir, poblada de recuerdos) y el inquietante miedo a la desaparición que recorre insistentemente los ensayos. Con algunas excepciones, el mundo de Dominique Fortier da la espalda a lo contemporáneo, conservando jirones de tiempo tan livianos como una pluma, tan tenues como la impronta de un pájaro y tan sólidos como una casa. De este modo, el vestigio recubre la idea misma de la escritura, un rastro cuya imaginación mitad botánica, mitad entomológica, se combina con el desmenuzamiento etimológica de las palabras capaces de desenterrar significados obsoletos y parentescos lejanos para hacerlos resonar nuevamente.
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LA NOSTALGIE ET L’ART DU CONTEMPORAIN
Michel Biron
p. 43–54
RésuméFR :
L’ensemble de l’oeuvre de Dominique Fortier dialogue avec des figures de l’Histoire, en particulier de son cher xixe siècle, et se méfie de « nos vies modernes surexcitées ». La romancière se défend toutefois d’écrire des romans historiques et refuse d’être jugée par des historiens, comme elle prend soin de l’indiquer à la fin de presque tous ses livres. « Pourquoi suis-je toujours à traquer le passé en toute chose », se demande-t-elle dans Révolutions, ouvrage coécrit avec Nicolas Dickner, inspiré par le calendrier républicain en vigueur en France de 1793 à 1806 ? Trois réponses possibles à cette question sont examinées dans cet article : d’abord l’attrait de l’inactuel au sens que le philosophe Giorgio Agamben, à la suite de Roland Barthes, a donné à ce terme ; ensuite l’actualisation du passé à partir de valeurs contemporaines (notamment l’écologie, le postcolonialisme et le féminisme) ; enfin le désir d’écrire avec autrui, peu importe que cet autrui soit vivant ou mort, pourvu que cette relation singulière, ce que Lionel Ruffel appelle le compagnonnage propre au contemporain, dynamise l’imagination créatrice de la romancière. La nostalgie revendiquée par celle-ci se présente ainsi comme moteur de création et non comme regret passéiste. Elle participe directement de son art du contemporain en ce qu’elle permet de retrouver la sensation et le sentiment diffus de la fragilité de l’être.
EN :
Dominique Fortier’s entire oeuvre engages in dialogue with figures from History, particularly from her cherished 19th century, and is wary of “our overexcited modern lives.” The novelist denies, however, that she writes historical novels and refuses to be judged by historians, as she takes pains to indicate at the end of almost all of her books: “Why am I always hunting down the past in everything?” she asks herself in Révolutions, a work co-written with Nicolas Dickner, inspired by the republican calendar in force in France from 1793 to 1806. This article examines three potential answers to her question: first, the attraction of the “inactuel” in the sense that the philosopher Giorgio Agamben, following Roland Barthes, attributed to this term; second, the actualization of the past through contemporary values (notably ecology, postcolonialism and feminism); finally, the desire to write in the company of others, regardless of whether or not those others are alive or dead, provided that this singular relationship, that which Lionel Ruffel calls the apprenticeship specific to the contemporary, stimulates the creative imagination of the novelist. The nostalgia asserted by the author thus presents itself as a creative force and not as a regretful longing for the past. It participates directly in her contemporary art in that it allows the rediscovery of the sensation, and the diffused emotion, associated with the fragility of existence.
ES :
El conjunto de la obra de Dominique Fortier es un diálogo con personajes históricos, sobre todo de su preciado siglo XIX, y desconfía de «nuestras sobreexcitadas vidas modernas». Sin embargo, la autora niega escribir novelas históricas y no quiere que los historiadores las juzguen, como se encarga de señalar al final de casi todos sus libros. «¿Por qué siempre estoy a la caza del pasado en todo?», se pregunta en Révolutions, libro que coescribió con Nicolas Dickner, inspirado en el calendario republicano vigente en Francia de 1793 a 1806. En este artículo se examinan tres posibles respuestas a esta pregunta: en primer lugar, la atracción de lo inactual en el sentido que el filósofo Giorgio Agamben, siguiendo a Roland Barthes, ha dado al término; en segundo lugar, la actualización del pasado a partir de valores contemporáneos (en particular, la ecología, el poscolonialismo y el feminismo); por último, el deseo de escribir con otros, vivos o muertos, mientras esta relación singular, lo que Lionel Ruffel llama la compañía de lo contemporáneo, dinamice la imaginación creadora de la novelista. La nostalgia que reivindica es un motor de creación, no un lamento por el pasado. Forma parte directa de su arte de lo contemporáneo, en la medida en que permite redescubrir la sensación y el sentimiento difuso de la fragilidad del ser.
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DOMINIQUE FORTIER : LA MARCHE DES COULEURS
Maïté Snauwaert
p. 55–65
RésuméFR :
Dans Les villes de papier, Les ombres blanches et Quand viendra l’aube de Dominique Fortier, une poésie paysagère et une pensée des lieux s’écrivent à travers la marche des couleurs et le mouvement des marées. Cette poésie et cette pensée échafaudent un univers de sensations croisées qui fait la part belle aux lumières, aux odeurs, aux teintes inattendues, une synesthésie qui se déploie à partir du peu, dans laquelle « les livres s’abreuvent à l’eau des fleurs ». Mais de la salinité du sang à l’invention du bleu, des relevés de terrain qui empruntent au chimiste et au géomètre, aux compositions délicates de l’archiviste et de la biographe, c’est aussi l’après du deuil qui est mis en scène, étalé en couleurs et versé dans l’espace. C’est cette architecture tenace et fragile de l’exhumé et du posthume dont je me propose de retracer la piste dans cette oeuvre qui a pour motifs principaux et le blanc et le pâle, et puis le bleu du chagrin.
EN :
In Les villes de papier, Les ombres blanches and Quand viendra l’aube by Dominique Fortier, a landscape poetry and an awareness of place address one another through the progression of colours and the movement of tides. This poetry and this mindset construct a universe of interconnected sensations that favours lights, scents, unexpected hues, a synthesis that unfurls from very little in which “books quench their thirst in the water of flowers.” However, from the salinity of blood to the invention of blue, from land surveys that borrow from the chemist and the surveyor to the delicate compositions of the archivist and the biographer, it is also the after mourning that is presented, displayed in colour and flung into space. It is this tenacious and fragile architecture of the exhumed and the posthumous whose traces I propose to follow in this work which has, as its principal motifs, both white and pale, and then the blue of sorrow.
ES :
En Les villes de papier, Les ombres blanches y Quand viendra l’aube, de Dominique Fortier, la poesía del paisaje y el sentido del lugar se escriben a través de la marcha de los colores y el movimiento de las mareas. Ellos construyen un universo de sensaciones entrecruzadas que privilegia la luz, los aromas y los matices inesperados, una sinestesia que se despliega desde la pequeñez, en la que «los libros beben del agua de las flores». Pero de la salinidad de la sangre a la invención del azul, de los estudios de campo que toman prestado del químico y del geómetra a las delicadas composiciones del archivero y del biógrafo, es también el después del duelo lo que se escenifica, se extiende en colores y se vierte en el espacio. Es esta arquitectura tenaz y frágil de lo exhumado y lo póstumo la que me propongo trazar en esta obra, cuyos motivos principales son el blanco y el pálido, para seguir con el azul de la pena.
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ROMAN, MATERNITÉ ET RÉCIT DANS AU PÉRIL DE LA MER
Katerine Gosselin
p. 67–79
RésuméFR :
Cet article porte sur la place qu’occupe Au péril de la mer (2015) dans l’oeuvre de Dominique Fortier. Il est postulé que l’introduction du thème de la maternité dans ce « roman-carnet » infléchit la forme et la trajectoire de l’oeuvre dans son ensemble, déjouant l’opposition séculaire entre création et procréation en même temps que celle entre fiction et non-fiction. Il est montré comment la maternité, qui semble a priori sonner le glas de l’écriture, révèle ou confirme un autre impossible, présent dans l’oeuvre depuis ses débuts, de manière latente, celui du roman, entraînant dès lors non pas la fin de l’écriture, mais le début d’une autre écriture, dont l’article cherche à définir les modalités et principes. À cette fin, il conjugue les travaux de Dominique Rabaté sur le récit et les travaux de Lori Saint-Martin sur les textes de la maternalité.
EN :
This article examines the place that Au péril de la mer (2015) occupies in the oeuvre of Dominique Fortier. It argues that the introduction of the theme of maternity in this “notebook novel” influences the form and trajectory of the entire body of work, foiling the age-old opposition between creation and procreation at the same time as that which exists between fiction and non-fiction. The article shows how maternity, which would seem a priori to signal the end of writing, reveals or confirms another impossibility, latently present in the work from the start, namely that of the novel, bringing about not the end of writing but the beginning of writing of a different sort, whose modalities and principles the article seeks to define. To do so, it brings together the works of Dominique Rabaté on narrative and the works of Lori Saint-Martin on motherhood texts.
ES :
Este artículo examina el lugar que ocupa Au péril de la mer (2015) en la obra de Dominique Fortier. Se supone que la introducción del tema de la maternidad en esta «novela-cuaderno» influye la forma y la trayectoria de la obra en su conjunto, desbaratando la antigua oposición entre creación y procreación, así como entre ficción y no ficción. Se muestra cómo la maternidad, que a priori parece anunciar el fin de la escritura, revela o confirma otro imposible, latente en la obra desde el principio, el de la novela, que conduce no a la muerte de la escritura, sino al comienzo de otra escritura, cuyas modalidades y principios el artículo trata de definir. Para ello, combina los trabajos de Dominique Rabaté sobre la narrativa (La passion de l’impossible, 2018) y los de Lori Saint-Martin sobre los textos maternos (Le nom de la mère. Mères, filles et écriture dans la littérature québécoise au féminin, 2019).
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REPRISE ET TRANSFORMATION DES CODES GENRÉS DE L’IMAGINAIRE DU NORD DANS DU BON USAGE DES ÉTOILES
Marilie Gagnon
p. 81–93
RésuméFR :
Mettant en parallèle les questions d’identité de genre et de généricité, cet article s’intéresse à la manière dont Du bon usage des étoiles reprend les codes genrés de l’imaginaire du Nord de façon à les renverser peu à peu au fil de l’intrigue. La réflexion veut ainsi prendre acte d’un étoilement narratif qui contamine le rapport à l’identité de genre chez lady Jane et Francis Crozier. Respectivement rattachés au roman de moeurs et au récit d’exploration, lady Jane et Crozier échouent à se conformer au récit auquel ils sont liés, tout en éprouvant un malaise vis-à-vis les codes genrés qui en découlent. L’article réfléchit à la manière dont ce rapport conflictuel entraîne une reconsidération des valeurs impérialistes des explorateurs polaires du xixe siècle, révélant par là une perception contemporaine des rapports aux genres littéraires, au genre et au territoire, dans le premier roman de Dominique Fortier.
EN :
Juxtaposing questions of genre and genericity, this article considers the manner in which Du bon usage des étoiles takes up the gendered codes of the Northern imaginary in such a way as to upend them little by little over the course of the plot. The discussion thus seeks to point out a narrative dispersion that contaminates lady Jane’s and Francis Crozier’s relationship with gender identity. Respectively linked to the novel of manners and to the exploration account, lady Jane and Crozier fail to conform to the genre to which they are bound, all the while feeling uncomfortable with the gender codes that ensue from it. The article reflects on the way this conflicted relationship invites a reconsideration of the imperialist values of 19th century polar explorers, thereby revealing a contemporary perception of relationships to literary genres, to gender and to territory in Dominique Fortier’s first novel.
ES :
Poniendo en paralelo los temas de identidad de género y de genericidad, este artículo examina el modo en que Du bon usage des étoiles retoma los códigos basados en el género del imaginario del Norte de tal modo que los va trastocando a medida que se desarrolla la trama. De esta manera, la reflexión busca tomar nota del cariz narrativo que contamina la relación de Lady Jane y Francis Crozier con la identidad de género. Vinculados respectivamente a la novela costumbrista y al relato de exploración, Lady Jane y Crozier no logran ajustarse a la narrativa a la que están relacionados, al tiempo que se sienten incómodos con los códigos basados en el género que resultan. El artículo examina cómo esta relación conflictiva conduce a reconsiderar los valores imperialistas de los exploradores polares del siglo XIX, revelando así una percepción contemporánea de la relación a los géneros literarios, al género y al territorio en la primera novela de Dominique Fortier.
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DU BON USAGE DU CONTINENT. LES DIMENSIONS AMÉRICAINES DE L’OEUVRE DE DOMINIQUE FORTIER
Jean Morency
p. 95–105
RésuméFR :
Les romans de Dominique Fortier brossent un tableau original du continent américain, depuis les solitudes glacées du passage du Nord-Ouest (Du bon usage des étoiles, 2008) jusqu’au soleil de la Martinique (Les larmes de Saint-Laurent, 2010), en passant par la Louisiane et l’Alabama (La porte du ciel, 2011), et par la Nouvelle-Angleterre (Les villes de papier, 2018, Les ombres blanches, 2022 et La part de l’océan, 2024). Dans un premier temps, cette étude se penche sur la place qui est accordée au décor américain dans les trois premiers romans de Fortier, au moyen de la mise en scène d’espaces et de lieux qui sont caractérisés par leur marginalité et leur décentrement. Ces espaces et ces lieux préfigurent l’importance qui est accordée, dans les trois derniers romans publiés par l’auteure, aux écrivains américains du xixe siècle, qu’il s’agisse d’Emily Dickinson, de Herman Melville ou de Nathaniel Hawthorne. Les paysages et les livres en viennent ainsi à former une véritable Amérique de papier, à la fois physique et spirituelle.
EN :
Dominique Fortier’s novels paint an original tableau of the American continent from the icy solitudes of the North West Passage (Du bon usage des étoiles, 2008), to the sun of Martinique (Les larmes de Saint-Laurent, 2010), via Louisiana and Alabama (La porte du ciel, 2011), and via New England (Les villes de papier, 2018, Les ombres blanches, 2022 and La part de l’océan, 2024). This article begins with a focus on the role of the American setting in Fortier’s first three novels by means of the staging of spaces and locations that are characterised by their marginality and their decentering. These spaces and locations foreshadow the importance the author gives in the first three novels to American writers of the 19th century, whether it be Emily Dickinson, Herman Melville, or Nathanial Hawthorne. The landscapes and the books thus come together to form an authentic America on paper, both physical and spiritual.
ES :
Las novelas de Dominique Fortier pintan un cuadro original del continente americano, desde las gélidas soledades del paso del Noroeste (Du bon usage des étoiles, 2008) hasta la soleada Martinica (Les larmes de Saint-Laurent, 2010), pasando por Luisiana y Alabama (La porte du ciel, 2011) y por Nueva Inglaterra (Les villes de papier, 2018, Les ombres blanches, 2022 y La part de l’océan, 2024). Al comienzo, este estudio se ocupa del lugar que se otorga al escenario americano en las tres primeras novelas de Fortier, a través de la puesta en escena de espacios y lugares que se caracterizan por su marginalidad y dispersión. Estos espacios y lugares prefiguran la importancia concedida, en las tres últimas obras de la novelista, a escritores norteamericanos del siglo XIX como Emily Dickinson, Herman Melville y Nathaniel Hawthorne. Paisajes y libros vienen a formar una verdadera América en papel, tanto física como espiritual.
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« AU FUR ET À MESURE » : DU LABYRINTHE AU CHEMIN
Isabelle Daunais
p. 107–117
RésuméFR :
La figure du labyrinthe fait souvent retour dans l’oeuvre de Dominique Fortier où elle s’accompagne chaque fois de la question de la sortie. Comment trouver son chemin quand on est perdu ou pris dans une impasse ? À cette question, la romancière répond qu’il faut l’inventer. Mais parce que cette invention est essentiellement une recherche, elle est ordonnée. La mise en ordre des choses, du temps, des espaces, de la matière est au coeur de l’oeuvre de Dominique Fortier qui pour l’opérer recourt à différents moyens, qui sont tous des formes de notation, c’est-à-dire de repères et de balises, grâce auxquelles il est possible d’avancer : l’étymologie, qui en remontant au sens souvent perdu des mots, le restitue au présent ; la liste et l’énumération, qui prêtant attention au réel, permettent de lier entre eux des objets, des gestes et des situations qu’on ne pense pas forcément réunir ; l’attention au mot juste et à ce qui peut être désigné précisément. Ces modes de mise en ordre sont aussi des espaces de partage avec le lecteur, auquel Dominique Fortier souvent s’adresse, qu’elle intègre à sa quête et qu’elle rejoint, leur communiquant par cet accueil, qui est aussi chez elle une valeur, un monde précisément nommé.
EN :
The labyrinth image reappears often in the work of Dominique Fortier, accompanied each time by the exit question. How to find one’s way when one is lost or trapped in an impasse? The author’s reply to that question is that the exit must be invented. However, because invention is, essentially, research, it is systematic. Organizing things, time, space, material is at the heart of the work of Dominique Fortier who, to make it function, resorts to different methods that are all forms of notation, that is to say, of reference points and of markers which make progress possible: etymology that. in harkening back to the often lost meaning of a word, returns it to the present; the list and the enumeration that, in drawing attention to the real, allow the bundling of objects, gestures and situations that one would not necessarily think to bring together; the attention to the exact word and to its precise meaning. These organizing processes are also spaces for sharing with her readers, whom Dominique Fortier often addresses, whom she integrates into her quest and whom she returns to, communicating to them through this exchange, which is also a value for her, a precisely designated world.
ES :
La figura del laberinto es un tema recurrente en la obra de Dominique Fortier y siempre va acompañada de la pregunta de cómo salir. ¿Cómo encontrar el camino cuando se está perdido o atrapado en un callejón sin salida? La respuesta de la novelista a esa pregunta es inventarlo. Pero, como esta invención es esencialmente una búsqueda, resulta ordenada. Poner en orden las cosas, el tiempo, el espacio y la materia es el centro de la obra de Dominique Fortier, y para ello utiliza diversos medios, todos ellos en forma de notación, es decir, marcadores y balizas que permiten avanzar: la etimología, que, remontándose al significado a menudo perdido de las palabras, las devuelve al presente; la lista y enumeración que, prestando atención a la realidad, permiten relacionar objetos, gestos y situaciones que no se piensan necesariamente conectados; la atención a la palabra justa y a lo que puede designarse con precisión. Estas maneras de ordenar las cosas son también espacios para compartir con el lector, a quien Dominique Fortier a menudo se dirige, incluye en su búsqueda y tiende la mano, con las que ella comunica a través de este principio, que también es un valor para la novelista, de un mundo al que se nombra de manera precisa.
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BIBLIOGRAPHIE DE DOMINIQUE FORTIER
Étude
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L’ARCHÉOLOGIE DU DÉRISOIRE : LE « TOURNANT ARCHIVISTIQUE » DU MANUEL DE LA PETITE LITTÉRATURE DU QUÉBEC DE VICTOR-LÉVY BEAULIEU
Justin Leduc-Frenette
p. 133–148
RésuméFR :
« La factographie du dérisoire » propose une réinterprétation du contexte épistémologique, de la réception et de l’expérimentation formelle du Manuel de la petite littérature du Québec (1974) de Victor-Lévy Beaulieu. L’impureté générique du livre, qui emprunte au genre didactique du « manuel », est analysée au prisme de sa petite réception critique, dont l’ambivalence de l’horizon est symptomatique de l’indécidabilité formelle du livre, se lisant concurremment comme un geste d’histoire et de littérature. Au débat sur le statut historiographique et documentaire que certains critiques ont tenté de cantonner le Manuel, l’article y substitue le contexte épistémologique de l’époque, dans lequel l’influence de l’« archéologie » foucaldienne au sein de la littérature francophone commençait à produire ses effets. L’analyse fait ainsi valoir la valeur formelle préfiguratrice du Manuel, se réappropriant les archives populaires comme un matériau d’énonciation collective et subjective, alors que, depuis les années 1980, tel que l’ont démontré les travaux de Dominique Viart (2019) et de Marie-Jeanne Zenetti (2014), l’usage littéraire des archives ne cesse d’augmenter.
EN :
“The Factography of Derision” suggests a reinterpretation of the epistemological context of the reception and the formal experimentation of the Manuel de la petite littérature du Québec (1974) by Victor-Lévy Beaulieu. The generic impurity of the book, which borrows from the didactic “manual” genre, is analysed through the prism of its small critical reception, whose horizon of ambivalence is symptomatic of the formal undecidability of the book when read concurrently as a historical and literary gesture. In place of the debate over the historical and documentative status to which some critics have attempted to limit the Manuel, the article substitutes the era’s epistemological context in which the influence of Foucauldian “archeology” was beginning to produce its effects on Francophone literature. The analysis thus highlights the formal prefigurative value of the Manuel, reappropriating popular archives as material for collective and subjective observations while, since the 1980s, as shown through the work of Dominique Viart (2019) and of Marie-Jeanne Zenetti (2014), the literary use of archives continues to increase.
ES :
“La factographie du dérisoire” (La factografía de lo irrisorio) ofrece una reinterpretación del contexto epistemológico, la recepción y la experimentación formal del Manuel de la petite littérature du Québec (1974) de Victor-Lévy Beaulieu. La impureza genérica del libro, que toma prestado del género didáctico del “manuel”, se analiza a través del prisma de su pequeña recepción crítica, cuyo horizonte ambivalente es sintomático de la indecidibilidad formal del libro, que puede leerse simultáneamente como un gesto de la historia y la literatura. En cuanto a la discusión sobre el estatus historiográfico y documental al que algunos críticos han intentado confinar al Manuel, el artículo sustituye el contexto epistemológico de la época, en el que la influencia de la “arqueología” foucaultiana en el seno de la literatura francófona empezaba a surtir efecto. El análisis pone así de relieve el valor formal pre-figurativo del Manuel, reapropiándose de los archivos populares como material de enunciación colectiva y subjetiva, en un momento en el que, desde los años ochenta, como demuestran los trabajos de Dominique Viart (2019) y Marie-Jeanne Zenetti (2014), el uso literario de los archivos no ha dejado de progresar.