Comment fait-on un livre ? Réponse courte : je ne sais pas. Réponse légèrement moins courte : je ne sais pas comment on fait un livre. J’ignore comment s’y prenaient Melville, Flaubert ou Hébert. Je soupçonne que c’était de trois façons différentes (ou vingt, ou trente). J’ai beau traduire Heather O’Neill depuis presque dix ans maintenant, je ne sais pas non plus comment elle s’y prend. Réponse un peu plus longue : si je ne sais toujours pas comment faire, je peux voir, un peu, avec le recul, comment j’ai fait les miens. Ce que je veux dire, c’est que même si mes livres présentent certains traits (formels, structuraux, thématiques ou stylistiques) communs, j’ignore toujours avant de les avoir écrits à quoi ils ressembleront, la forme exacte qu’ils prendront. Je ne suis pas de ceux ou de celles qui élaborent des plans, rédigent des résumés, tracent des schémas ou des courbes dramatiques et s’y tiennent. Si je sais ce que je m’apprête à écrire avant de l’écrire, ça ne vaut pas la peine. J’écris pour me surprendre moi-même. C’est de plus en plus difficile. En vérité, on ne s’assoit jamais pour écrire un roman. C’est le jour où j’ai compris cela que j’ai enfin pu m’essayer au tout premier que j’allais publier. On s’assoit pour écrire une page, ou deux si c’est un jour faste. Pour peu que l’on fasse cela assez longtemps, le roman se construit ensuite presque de lui-même. J’écris en marchant dans la forêt ou au bord de la mer, ou en faisant du surf, dans ces moments où le corps entraîne la pensée dans son mouvement, de façon naturelle, presque inconsciente, et où l’on est en contact étroit avec quelque chose de plus grand que soi, qui nous échappe et nous dépasse. J’écris parfois comme on rêve. Ce n’est pas une image. Quand je me suis moi-même prise au piège dans un livre, que je ne vois pas d’issue et que je ne sais comment dénouer ce qui m’entrave, il m’arrive de demander la solution au sommeil. Elle m’apparaît quand j’ouvre les yeux, dans cet état entre le songe et l’éveil, se dissipe presque aussitôt si je ne prends pas le temps de la noter sur-le-champ. Autre chose. Chaque heure que l’on donne à un livre, on la vole à sa vie, aux gens qui nous aiment, aux obligations bien réelles auxquelles on est tenu. On entre seul dans la chambre de l’écriture et on ferme la porte derrière soi, abandonnant le reste pour choisir de se consacrer à quelque chose qui n’existe pas et dont on ignore si ça existera jamais. On écrit peut-être pas exactement contre le monde, mais malgré lui. Concrètement, je construis mes livres comme des tableaux, en installant d’abord de grands massifs (mettons : des thèmes principaux) puis en ajoutant des motifs secondaires, des couleurs complémentaires, pour en arriver à un certain équilibre ou au déséquilibre souhaité. Je me souviens, vers la fin de l’écriture de La part de l’océan, m’être dit, littéralement : Il faut plus de noir. Je n’envisage jamais mes livres sous l’angle de la progression d’une intrigue, d’un arc dramatique, d’un schéma actanciel ou de ces autres parcours que l’on enseigne dans les cours de scénarisation. Pour moi, un roman n’est pas d’abord l’histoire d’un personnage qui va du point A au point B à travers une série de péripéties ; pour moi, un roman est d’abord un lieu, une scène ou une émotion dont j’ai le pressentiment sans les voir précisément, dont j’éprouve le besoin ou le manque sans les connaître. Il me faut le roman …
