Numéro 7, 2025 De l’échange symbolique à l’intelligence artificielle Sous la direction de Claude Leduc, Eric Martin et Maxime Ouellet
Sommaire (13 articles)
Introduction
-
Cybernétique et philosophie : contribution à la généalogie de la thanatocratie
Jean Vioulac
p. 29–44
RésuméFR :
L’universalité contemporaine de la connaissance scientifique dissimule son origine historique précise, la Grèce ancienne : le projet de la philosophie fut celui d’établir le λόγος en principe de gouvernement universel. Avec l’informatique, la logique formelle a conquis un pouvoir exécutif sur des dispositifs matériels : le λόγος est ainsi devenu logiciel. L’avènement contemporain de l’intelligence artificielle et de la régulation algorithmique parachève la soumission totale des vies humaines à l’abstraction d’un univers intelligible que Platon lui-même identifiait à la mort. La cybernétique accomplit le nihilisme inhérent à la philosophie, et instaure le pouvoir de la thanatocratie.
EN :
The contemporary universality of scientific knowledge conceals its precise historical origin in ancient Greece: the project of philosophy was to establish λόγος as a principle of universal governance. With the advent of computer science, formal logic has conquered an executive power over material devices: λόγος has thus become software. The contemporary advent of artificial intelligence and algorithmic regulation completes the total submission of human lives to the abstraction of an intelligible universe that Plato himself identified with death. Cyberne- tics accomplishes the nihilism inherent in philosophy and establishes the power of thanatocracy.
-
La cybernétique et ses glissements sémantiques. Étude sur une néosémie généralisée
Baptiste Rappin
p. 45–66
RésuméFR :
L’auteur entreprend une étude de la langue cybernétique en examinant de plus près la généralisation du néologisme sémantique aussi appelé néosémie. Après avoir abordé les concepts d’« information », de « finalité », d’« autonomie » puis de « système », il offre une analyse plus approfondie de la catégorie d’« intelligence » en raison de l’actualité de l’intelligence artificielle générative. La dernière partie est consacrée à la mise en exergue et à l’examen des mécanismes et des enjeux des glissements sémantiques observés.
EN :
The author studies cybernetic language by examining more closely the generalization of the semantic neologism, also called neosemy. After addressing the concepts of “information”, “finality”, “autonomy”, and “system”, he offers a more in-depth analysis of the category of “intelligence” due to the relevance of generative artificial intelligence. The last part is devoted to highlighting and examining the mechanisms and issues of the observed semantic shift.
-
La dialectique de la raison algorithmique
Maxime Ouellet
p. 67–93
RésuméFR :
À partir de la Théorie critique développée initialement par l’École de Francfort, cet article a comme ambition de saisir les fondements sociohistoriques des catégories centrales qui sont au fondement de l’intelligence artificielle : la communication, la commande, le contrôle et l’information. Nous situerons tout d’abord les développements de l’intelligence artificielle dans le sillage des premiers travaux issus de la cybernétique dans le cadre de ce qui était qualifié à l’époque de capitalisme monopoliste d’État. Nous poserons ensuite la question visant à savoir si les mutations contemporaines du capitalisme rendues possibles grâce aux avancées dans le domaine de l’intelligence artificielle telles que le machine learning et le deep learning remettent en question la possibilité de développer une théorie critique de la société.
EN :
Drawing on Critical Theory, initially developed by the Frankfurt School, this article aims to grasp the sociohistorical foundations of the central categories underlying artificial intelligence: communication, command, control, and information. We will first situate the development of artificial intelligence within the context of early work in cybernetics, specifically within what was then termed state monopoly capitalism. We will then explore whether contemporary transformations of capitalism, made possible by advances in artificial intelligence such as machine learning and deep learning, challenge the possibility of developing a critical theory of society.
-
Le mythe d’une IA responsable : ou combien de temps l’IA responsable pourra-t-elle encore prétendre être autre chose que la consécration de notre devenir‑irresponsable ?
Eric Martin
p. 95–114
RésuméFR :
L’industrie de l’IA n’est pas, contre toute attente, hostile à la régulation politique. Au contraire, elle est très proactive dans le champ de la régulation. Tout un battage médiatique sur les risques civilisationnels relatifs à l’IA sert à pousser les États à s’engager au plus vite à produire des cadres réglementaires afin, dit-on, de garantir que le développement de l’IA se poursuive en évitant les écueils et au bénéfice des sociétés. Ce discours constitue un cas de « capture réglementaire », c’est-à-dire que l’industrie trouve les moyens d’occuper elle-même le champ de la production normative et de définir le contenu des balises qui lui seront appliquées. De plus, les discours sur la production d’une IA sécuritaire et responsable servent à engendrer et à maintenir la confiance des investisseurs et des populations, permettant la poursuite du développement de l’IA. Or, les sociétés ne devraient pas être dupes du discours valorisant l’IA responsable. Ce discours fait écran au développement d’une critique fondamentale et globale de la société-système capitaliste et cybernétique. Il évite aussi de discuter comment les collectivités pourront retrouver la capacité de poser de véritables limites politiques susceptibles d’assurer la suite du monde plutôt que de laisser, en amont, les systèmes et les organisations capitalistes façonner le réel.
EN :
Contrary to expectations, the AI industry is not hostile to political regulation. On the contrary, it is very proactive in the regulatory sphere. A great deal of media hype surrounding the civilizational risks associated with AI pressures states to quickly commit to producing regulatory frameworks in order, it is claimed, to ensure that AI deve- lopment carries on safely and for the benefit of societies. This discourse constitutes a case of “regulatory capture”, meaning that the industry finds ways to invest and control the field of normative production and defines the content of future guidelines. Furthermore, the discourse surrounding the production of safe and responsible AI is meant to generate and maintain the confidence of investors and of the public, thus enabling the continued development of AI. However, societies should not be fooled by the rhetoric promoting responsible AI. This discourse obscures the development of a fundamental and comprehensive critique of the capitalist and cybernetic society- system. It also avoids discussing how communities can regain the capacity to set genui- ne political boundaries capable of ensuring the future of the world, rather than allowing capitalist systems and organizations to shape reality from the outset.
-
La finitude électrique. Qu’est-ce qui fait penser l’IA ?
Sébastien Mussi
p. 115–131
RésuméFR :
Ce texte propose, à partir de divers auteurs (Annie Le Brun, Monette Vacquin, J.-F. Lyotard, Hannah Arendt...) un cheminement réflexif sur les implications et les impacts de l’intelligence artificielle quant à l’imaginaire, à notre capacité de penser et aux fantasmes que tente de réaliser son implantation. L’auteur affirme que l’enjeu n’est pas tant l’intelligence ou la pensée, mais la colonisation et l’abolition de ce qui la rend possible, soit l’imagination, le sensible et l’excès.
EN :
This essay offers (with the help of several authors such as Annie Le Brun, Monette Vacquin, J.-F. Lyotard, Hannah Arendt...) a short reflexive journey about artificial intelligence and its implications concerning imagination, thinking and about the phantasm that it tries to make real. The author of this essay puts forward that what is at stake is not intelligence as much as imagination, sensitivity and excess.
-
L’automatisation de l’imaginaire : sur l’art à l’ère de l’intelligence artificielle
Claude Leduc
p. 133–163
RésuméFR :
Cet article analyse l’évolution du rapport de l’art à la technique depuis les hau- teurs du modernisme afin de critiquer le sens qu’accorde l’art contemporain aux technologies numériques, en particulier à l’intelligence artificielle générative. C’est Walter Benjamin qui, un peu malgré lui, aura le mieux saisi le moment où la technique imposera ses propres modalités de fonctionnement au mode d’expression symbolique, transformation qui s’accordera parfaitement avec la dissolution systémique et concomitante de l’art autonome et du sujet-artiste à partir des nouvelles catégories cybernétiques de l’avant-garde d’après-guerre. L’art postmoderne reprendra positivement les thèses de Benjamin en établissant les bases théorico-pragmatiques définissant leur rapport aux nouvelles technologies numériques. En occultant la dialectique entre les catégories de la pratique artistique et le processus d’abstraction marchand, les courants d’inspiration posthumaniste en art contemporain en viendront à naturaliser la technique. Dès lors, l’art contemporain n’est qu’à l’avant-garde du phénomène plus large du fétichisme des machines au sein des sociétés capitalistes avancées, tendance qu’on observe le plus clairement dans l’anthropomorphisation de l’IA dans les pratiques artistiques. Cette réduction de l’être au statut de machine est une précondition à l’automatisation de l’imaginaire par l’IA générative, ce moment où l’expressivité perd la mainmise sur le réel.
EN :
This article analyzes the evolution of the relationship between art and technology since the height of modernism in order to critique the meaning attributed to digital technologies, in particular generative artificial intelligence, within contemporary art. It was Walter Benjamin who, somewhat unwittingly, best grasped the moment when technics imposed its own modes of operation on symbolic expression; a transformation that perfectly coincided with the joint systemic dissolution of autonomous art and the artist-subject stemming from the new cybernetic categories of the post-war avant-garde. Postmodern art will positively reinterpret Benjamin’s theses by establishing the theoretical and pragmatic foundations defining its relationship to new digital technologies. By obscuring the dialectics between the categories of artistic practice and the abstraction of capital, the post-humanist-inspired currents in contemporary art have come to naturalize technology. From this perspective, contemporary art is merely at the forefront of the broader phenomenon of machine fetishism within advanced capitalist societies, a trend most clearly observed in the anthropomorphisation of AI in artistic practices. This reduction of the individual to the status of a machine is a precondition for the automation of the socio-cultural imaginary by generative AI, the moment when expressivity loses its grip on reality.
-
L’imaginaire médiatique de la gouvernance algorithmique : Netflix et le mythe de la recommandation dans les transformations de la production audiovisuelle
Christophe Magis
p. 165–190
RésuméFR :
De très nombreux discours autour de la puissance de la recommandation algorithmique ont accompagné l’émergence de Netflix comme service de Vidéo à la Demande par Abonnement (VàDA) et, surtout, son entrée dans la production de contenus en 2012. Selon l’argument général, la connaissance extrêmement fine que les algorithmes de recommandation auraient des connaissances et habitudes de consommation audiovisuelle des usagers serait capable de guider la firme dans ses choix créatifs, lui assurant la production ou l’acquisition de programmes certains de connaître le succès. Cet article étudie ces discours et retrace leurs trajectoires en regard des stratégies de développement de Netflix. Permettant d’afficher la plateforme comme un éternel outsider issu de la « tech’ » dans un monde de la production audiovisuelle qu’elle entend « bouleverser » — selon une rhétorique de la « disruption » habituelle dans la Silicon Valley — ces discours sont essentiels à sa communication financière, alors même que les logiques de Netflix tendent à se rapprocher toujours davantage du fonctionnement traditionnel des industries culturelles. Dans le cadre d’une approche en économie politique de la communication, nous analysons celles-ci dans la suite des syntagmes mythiques qui entourent traditionnellement le déploiement des technologies médiatiques.
EN :
A myriad of discussions about the power of algorithmic recommendations has accompanied the emergence of Netflix as a subscription video on demand (SVOD) service and, above all, its entry into content production from 2012 onwards. According to the conventional narrative, the extremely detailed knowledge that recommendation algorithms have of users’ audiovisual consumption habits is capable of guiding the company in its creative choices, ensuring the production or acquisition of programs that are certain to meet success. This article analyzes this narrative and traces its trajectory in relation to Netflix’s development strategies. By portraying the platform as a “tech” outsider in an audiovisual sector that it intends to “disrupt”—following Silicon Valley’s rhetoric—, this discourse is essential to its financial communication, even though the logic of Netflix is increasingly similar to the traditional production process of the cultural industries. Drawing on a political economy of communication perspective we analyze it in the context of the mythical syntagma that traditionally surround the deployment of media technologies.
-
La dissolution systémique du monde réel dans l’univers virtuel des nouvelles technologies de la communication informatique : une critique ontologique et anthropologique
Michel Freitag
p. 191–236
RésuméFR :
Ce texte aborde la question des technologies de l’information et de la communication du point de vue de leur triple signification philosophique, sociologique et anthropologique, en postulant que ces trois plans sont intimement liés entre eux dans l’historicité de notre nature humaine. La nature humaine dans ce qui lui est propre est constituée par le symbolique, champ auquel se rattachent originellement les concepts d’information et de communication. Le symbolique est donc premier par rapport aux activités d’information et de communication qui ne pouvaient prendre sens qu’en lui, avant qu’elles ne s’autonomisent comme simple systèmes, procédures, flux, réseaux dans le milieu opérationnel créé par les nouvelles technologies. Mais ces modalités technologiques ne provoquent pas seulement une mutation de l’ensemble des modalités culturelles de régulation des pratiques sociales. En effet, leur caractéristique fondamentale est, à travers l’informatique, de rendre l’ordre de la communication significative immédiatement opérationnel. Ainsi, la communication informatisée devient le modèle universel ou plutôt global de production ou de contrôle de la réa- lité. En se référant aux caractéristiques les plus radicales des technologies de l’information et de la communication, principalement aux technologies de l’imagerie synthétique et plus généralement à la numérisation généralisée de l’information et de la communication, ce texte tente de démontrer que le développement des machines informatiques et la dynamisation indéfinie des relations qui constituaient l’équilibre global de la nature s’autonomisent et échappent à tout contrôle direct de notre volonté, à toute pression de notre désir, à tout engagement de notre responsabilité. Finalement, le procès de la globalisation systémique des TIC comporte la dissolution de l’altérité et du même coup toute constitution synthétique de l’identité individuelle et collective. Il n’y a plus de monde hors de nous (principe de réalité) mais seulement une multitude d’horizons environnementaux fluctuants, qui s’interpénètrent sans jamais se superposer dans une même image.
EN :
This text addresses the issue of information and communication technologies from the perspective of their threefold philosophical, sociological, and anthropological significance, positing that these three levels are intimately linked within the historicity of our human nature. Human nature, in its uniqueness, is constituted by the symbolic, the field to which the concepts of information and communication are originally linked. The symbolic is therefore primary in regard of information and communication activities, which could only acquire meaning within it, before they became autonomous as simple systems, procedures, flows, and networks within the operational environment created by new technologies. But these technological modalities do not merely bring about a transformation of all the cultural modalities for regulating social practices. Indeed, their fundamental characteristic is, through information technology, to render the order of meaningful communication immediately operational. Thus, computerized communication becomes the universal, or rather global, model for the production or control of reality. By referring to the most radical characteristics of information and communication technologies, primarily synthetic imaging technologies and, more generally, the widespread digitization of information and communication, this text attempts to demonstrate that the development of computer machines and the indefinite dynamization of the relationships that constituted the overall balance of nature are becoming autonomous and escaping all direct control of our will, all pressure of our desire, and all commitment to our responsibility. Ultimately, the process of the systemic globalization of ICTs entails the dissolution of otherness and, consequently, of any synthetic constitution of individual and collective identity. There is no longer a world outside of us (the reality principle), but only a multitude of fluctuating environmental horizons that interpe- netrate without ever overlapping in a single image.
Recensions
-
Anachronismes. Éléments pour une philosophie de l’intempestivité, de Baptiste Rappin / Baptiste Rappin, Anachronismes. Éléments pour une philosophie de l’intempestivité, Nice, Ovadia, 2023, 444 p.
-
Hegel. De la logophonie comme chant du signe, de Jean-Luc Gouin / Jean-Luc Gouin, Hegel. De la logophonie comme chant du signe, Paris, Mimesis, 2023
Conjoncture
-
Cap sur l’indépendance : ébauche d’un plan de lutte contre l’extrême droite, le fascisme et la guerre
Pierre Dubuc
p. 261–285
RésuméFR :
Critiquer les courants idéologiques de droite, d’extrême droite ou fascistes ne suffit pas. Il faut élaborer un projet politique et une stratégie conséquente, qui tiennent compte de la nouvelle donne internationale, des rapports entre les nations et entre les classes dans notre société. L’auteur revient sur les référendums de 1980 et 1995, et sur les trente dernières années, pour en tirer un bilan-critique de l’idéologie et de l’action de la gauche.
EN :
Criticizing right-wing, far right, or fascist ideologies is not enough. A political project and a coherent strategy must be developed, taking into account the new international landscape and the relationships between nations and between classes in our society. The author revisits the referendums of 1980 and 1995, and the last thirty years, to draw a critical assessment of the ideology and action of the left.