Analyses
Revue de littératures franco-canadiennes et québécoise
Volume 19, Number 1, 2025 Regards sur la bande dessinée au Québec Guest-edited by Philippe Rioux and Sylvain Lemay
Table of contents (8 articles)
Dossier – Regards sur la bande dessinée au Québec
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Regards sur la bande dessinée au Québec : présentation du dossier
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Rencontrer, représenter et réfléchir autrement grâce à la BD : une question méthodologique
Emanuelle Dufour
pp. 9–34
AbstractFR:
Dans cet article, j’explore comment la recherche-création (BD) peut ouvrir sur une nouvelle potentialité méthodologique, épistémologique et relationnelle au coeur de la recherche qualitative. M’appuyant sur ma propre thèse doctorale (2021a) – une recherche-création articulée autour d’une bande dessinée coconstruite autour du concept de (non-)rencontre entre les peuples avec plus d’une cinquantaine de contributrices et contributeurs autochtones et allochtones – j’examine comment le médium peut enrichir les modes de production et de transmission des savoirs. Ma démarche emprunte aux quatre formes de recherche-création identifiées par Chapman et Sawchuk (2012) – création pour, par, comme et à partir de la recherche – et repose sur un processus réflexif, relationnel et dialogique propice à l’émergence de savoirs réflexifs et expérientiels. Le volet graphique du projet Des histoires à raconter : d’Ani Kuni à Kiuna, par les Éditions Écosociété sous le titre de « C’est le Québec qui est né dans mon pays ! », nous a ainsi permis d’ouvrir un espace de dialogue, voire un outil de préparation à la rencontre et de mise en discussion des savoirs dans une perspective décoloniale. En somme, à travers la mobilisation d’un cadre théorique interdisciplinaire, j’argue que la bande dessinée peut être envisagée non seulement comme un outil de vulgarisation scientifique, mais aussi comme un moteur de production de savoirs, capable d’articuler les savoirs expérientiels et conceptuels, l’intime et le collectif, le sensible et l’analytique, tout en reconfigurant la triangulation des relations entre les chercheurs et chercheuses, les participants et participantes et le lectorat.
EN:
In this article, I explore how research creation (or comics-based research) can open up a new methodological, epistemological and relational potential at the heart of qualitative research. Based on my own doctoral thesis (2021) – a creative research built around a comic strip co-constructed around the concept of (non-)encounter between peoples with over fifty indigenous and non-indigenous contributors – I examine how the graphic medium can enrich the ways of producing and transmitting knowledge. My approach borrows from the four modes of research-creation identified by Chapman and Sawchuk (2012) – creation for, from, as and representation of research – and rests on a reflexive, relational and dialogical process conducive to the emergence of reflexive and experiential knowledge. The graphical dimension of the project Des histoires à raconter : d’Ani Kuni à Kiuna, published by Éditions Écosociété under the title “C’est le Québec qui est né dans mon pays !”, allowed us to open a space for dialogue, even a tool to prepare for meeting and for a discussion of knowledge in a decolonial perspective. All in all, through the mobilization of an interdisciplinary theoretical framework, I argue that comic strip can be viewed not only as a tool for scientific popularization, but also as a driving force behind knowledge production, able to define experiential and conceptual knowledge, the intimate and the collective, the sensitive and the analytical, while reconfiguring the triangulation of the relations between researchers, participants and readers.
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« Si j’étais un homme »… La transtextualité dans l’oeuvre de Julie Doucet
Isabelle Boisclair
pp. 35–47
AbstractFR:
Cet article se concentre sur le sexe, le genre et la sexualité dans l’oeuvre de Julie Doucet, plus précisément sur divers phénomènes liés à ce que j’appelle la transtextualité, qui désigne les changements de sexe/genre survenant par la seule magie du texte. En effet, l’oeuvre doucettienne est peuplée de personnages féminins qui perdent leurs seins, d’autres qui se voient pousser un pénis, qui deviennent parfois des hommes mais pas toujours, et de personnages masculins qui se font couper la verge ou qui se voient attribuer un sexe féminin. Cela parfois dans une contexte de violence, que le monde caricatural, grotesque et onirique de Doucet dédramatise cependant. Aussi peut-on lire ces effets transtextuels comme un commentaire sur les multiples troubles dans le genre que nos sociétés connaissent.
EN:
This article focuses on sex, gender and sexuality in Julie Doucet’s work, and more specifically on various phenomena linked to transtextuality, which refers to changes in sex/gender occurring through the magic of the text alone. Doucet’s work is populated by female characters who lose their breasts, others who grow penises, who sometimes but not always become men, and male characters who have their penises cut off or are given female genitalia. This is sometimes done against a backdrop of violence, but Doucet’s caricatured, dreamlike world plays it down. These transtextual effects can also be read as a commentary on the multiple gender disorders our societies are experiencing.
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Le corpus Ébullition, un outil de patrimonialisation littéraire, culturelle et linguistique
Anna Giaufret, Wim Remysen and Philippe Rioux
pp. 49–69
AbstractFR:
Cet article a pour objectif de réfléchir au rôle que peut jouer la constitution d’un corpus numérique dans le processus de patrimonialisation de la bande dessinée québécoise (BDQ), et ce, sur les plans littéraire, culturel et linguistique. Nous considérons que la BD québécoise mérite une double réflexion concernant sa valeur patrimoniale. D’une part, compte tenu de la place qu’elle s’est taillée dans le domaine littéraire québécois, la BD québécoise nécessite un regard critique sur les pratiques de conservation qui faciliteront la recherche sur ce genre littéraire ; d’autre part, la BDQ possède une mémoire dont l’étendue dépasse les frontières du médium pour atteindre des lieux, des objets culturels, des pratiques sociales, des usages langagiers d’intérêt pour l’histoire du Québec. Autrement dit, la bande dessinée québécoise se souvient d’autre chose que d’elle-même. Ce sont ces deux rapports au patrimoine – la bande dessinée en tant qu’objet patrimonial, d’une part, et comme agent de patrimonialisation, d’autre part – que nous explorerons. Nous prendrons à témoin quelques albums qui ont été versés au corpus Ébullition, actuellement en préparation à l’Université de Sherbrooke dans le but de faciliter la recherche sur la production bédéique québécoise.
EN:
This paper aims to explore the role that the creation of a digital corpus can play in the process of making Québécois comics part of our literary, cultural and linguistic heritage. We believe that Québécois comics deserve a twofold reflection on their patrimonial value. On the one hand, given the place it has carved out for itself in Québec’s literary domain, Québécois comics require a critical look at the conservation practices that will facilitate research into this medium; on the other hand, Québécois comics possess a memory whose scope extends beyond the boundaries of the medium to include places, cultural objects, social and linguistic practices of interest to Québec’s history. In other words, Québécois comics remember more than just themselves. It is these two relationships to heritage – comics as heritage objects, and as agents of heritage – that we will explore. We will be taking a look at some of the books that have been included in the Ébullition corpus, currently being prepared by the Université de Sherbrooke to facilitate research into Québécois comics.
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Bandes dessinées et chroniques illustrées : Ladébauche mis en vedette dans l’oeuvre d’Albéric Bourgeois au journal La Presse
Nancy Perron
pp. 71–97
AbstractFR:
Lorsqu’Albéric Bourgeois commence à travailler pour La Presse en 1905, il reprend d’abord le modèle d’une bande légendée que Joseph Charlebois (1872-1935) réalise depuis 1904 pour le compte du journal et qui met en scène le Père Ladébauche. Bourgeois s’empare du personnage par la suite. En plus de figurer dans ses chroniques satiriques illustrées et ses caricatures éditoriales, Ladébauche est le protagoniste de six bandes dessinées méconnues, produites entre 1914 et 1920, dont il sera question dans cet article. L’analyse permet de voir les changements stylistiques et thématiques apportés par l’artiste dans ces nouvelles planches par rapport à celles produites en 1905 ainsi que les transformations subies par le personnage. Quelques exemples de sa chronique satirique « En Roulant ma Boule » seront aussi examinés. En démontrant que les stratégies narratives et les codes de la bande dessinée sont repris et véhiculés dans sa chronique et en pointant le caractère narratif et séquentiel des images ainsi que leur relation avec le texte, on peut inscrire la chronique dans une définition élargie de la bande dessinée (McCloud, [1993] 2007; Peeters, 2003).
EN:
When Albéric Bourgeois began working for La Presse in 1905, he first took up the model of a captioned strip that Joseph Charlebois (1872-1935) had produced since 1904 for the newspaper, which featured the character of Père Ladébauche. Bourgeois subsequently took over the character. In addition to appearing in his illustrated satirical newspaper columns and editorial caricatures, Ladébauche is the protagonist of six little-known comic strips, produced between 1914 and 1920, which will be discussed in this article. The analysis allows us to see the stylistic and thematic changes made by the artist in these new comics compared to the two strips of 1905 and the transformations undergone by the character. Some examples from his satirical column “En Roulant ma Boule” will also be examined. We will demonstrate that the narrative strategies and codes of the comic strip are taken up and conveyed in his column and that by pointing out the narrative and sequential character of the images as well as their relationship with the text, we can include the column in a broader definition of comics (McCloud, [1993] 2007; Peeters, 2003).
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Paul, alter ego de Rabagliati… et des Québécoises et Québécois
Michel Giguère
pp. 99–119
AbstractFR:
Il est difficile de le démontrer objectivement, mais on peut avancer, sans trop risquer de se tromper, que la série Paul est sans doute l’oeuvre la plus marquante de l’histoire de la bande dessinée québécoise. Dans mon article, je m’efforcerai d’identifier et d’expliciter les raisons de ce succès. En particulier, je montrerai que, au-delà des qualités narratives et graphiques de la série signée par Michel Rabagliati, celle-ci comporte des aspects qui opèrent sur un plan subjectif, émotif : le choix du genre autofictionnel, la transparence du bédéiste, sa sensibilité, sa stupéfiante capacité de recréer le passé (personnel aussi bien que collectif), l’ancrage géographique et historique, la justesse de la langue, la proximité pour les lectrices et les lecteurs des enjeux dramatiques. Je présenterai tous ces aspects, qui concourent à ce qu’on se sente interpelé et qu’on s’y reconnaisse, ainsi que des aspects plus techniques, tels que le style de dessin très graphique, qui confère au héros un visage schématique qui agit tel un masque, sur lequel tout lecteur ou toute lectrice peut projeter son propre visage. Paul, c’est beaucoup Rabagliati… et c’est un peu chacun de nous.
EN:
It’s hard to prove objectively, but it is safe to say that the Paul series is undoubtedly the most influential work in the history of Quebecois comics. In my paper, I will attempt to identify and explain the reasons for this success. In particular, I will show that beyond the narrative and graphic qualities of Michel Rabagliati’s series, there are aspects that operate on a subjective, emotional level: the choice of the autofictional genre, the transparency of the comic artist, his sensitivity, his astonishing ability to recreate the past (personal as well as collective), the geographical and historical anchoring, the accuracy of the language, the proximity of the dramatic stakes for readers. I will elaborate on all of these aspects that contribute to readers being challenged and connecting with the story, as well as on more technical aspects, such as the highly graphic drawing style, which gives the hero a schematic face that acts like a mask, onto which every reader can project his or her own face. Paul is a lot like Rabagliati… and a little like each one of us.
Hors-dossier : articles libres
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La parole inaudible de l’enfant incestuée : expériences d’injustice épistémique dans Mettre la hache de Pattie O’Green
Emily Current
pp. 121–138
AbstractFR:
Cet article analyse l’oeuvre Mettre la hache : slam western sur l’inceste (2015b) de Pattie O’Green, en s’intéressant spécifiquement à la représentation des obstacles à la prise de parole sur l’expérience de l’inceste. Je m’appuie sur le concept d’« injustice épistémique » de Miranda Fricker (2007) et sur d’autres travaux récents en épistémologie sociale pour éclairer les formes d’injustice épistémique que subissent les survivantes de l’inceste. À travers l’analyse de Mettre la hache, je montre que la pathologisation de la rage féministe, l’acceptation de l’humour misogyne et la construction de l’enfant naïve contribuent à la difficulté de dire l’inceste.
EN:
This article analyses the work Mettre la hache : slam western sur l’inceste (2015b) by Pattie O’Green, focusing specifically on the representation of barriers to speaking out about the experience of incest. I draw on Miranda Fricker’s concept of “epistemic injustice” (2007) and on other recent work in social epistemology to shed light on forms of epistemic injustice experienced by survivors of incest. Through the analysis of Mettre la hache, I show that the pathologization of feminist rage, the acceptance of misogynist humour, and the construction of the naïve child each contribute to the difficulty of narrating incest.
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Menaud, mauvais lecteur
Daniel Vaillancourt
pp. 139–154
AbstractFR:
L’intrigue de Menaud, maître-draveur repose sur un acte de lecture, celui de la fille de Menaud, Marie, qui lit à son père Maria Chapdelaine. L’effet de ce texte est si grand que Menaud, comme Emma Bovary ou Don Quichotte, comprend ce récit comme s’il était la vérité historique. Il s’y identifie de telle sorte qu’il ne reconnaît plus les signes et leurs référents. Il prend alors la figure de ce « mauvais lecteur » telle qu’élucidée par Maxime Decout. Dans cette scène de lecture complexe, Menaud en vient à « perdre le nord » et à perdre tous ses moyens, laissant voir l’impensé de l’Histoire et de son histoire.
EN:
The plot of Menaud, maître-draveur is based on an act of reading, that of Menaud’s daughter Marie, who reads Maria Chapdelaine to her father. The effect of this text is so great that Menaud, like Emma Bovary or Don Quixote, understands the story as if it were the historical truth. He identifies himself in such a way that he no longer recognizes the signs and their referents. He then becomes the “bad reader” as elucidated by Maxime Decout. In this complex “scène de lecture”, Menaud “loses his head” and all his bearings, revealing the unthinking of History and of his own history.