Alternative francophone
Pour une francophonie en mode mineur
Volume 3, numéro 6, 2025 Imaginaires francophones de l’intelligence artificielle Francophone Imaginaries of Artificial Intelligence Sous la direction de Sean Singh Matharoo et Chris Reyns-Chikuma
Image de couverture : Supervisor: Crazed Superior Gaiden, par Ria "Air" Garcia (www.riagarcia.com). Avec la permission de Ria "Air" Garcia ©2024.
Sommaire (12 articles)
Articles thématiques
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Imaginaires francophones de l’intelligence artificielle (IA)
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Le mythe de l’IA dans trois récits contemporains francophones pour la jeunesse : No man's land de Loïc Le Pallec, Scarlett et Novak d’Alain Damasio et Le suivant sur la liste de Manon Fargetton
Mireille Mérigonde
p. 6–21
RésuméFR :
Dans cet article, nous étudierons la représentation de l’Intelligence Artificielle dans trois récits d’anticipation pour adolescents et jeunes adultes : No man’s land (2013) de Loïc Le Pallec, Le suivant sur la liste (2014-2015) de Manon Fargetton et Scarlett et Novak (2014; 2021) d’Alain Damasio. Ces œuvres retravaillent chacune à leur manière le mythe de la toute-puissance de l’IA. Elle s’y manifeste à travers des figures anthropomorphes, agissantes et interactives avec les humains, mais sa nature algorithmique y est mise en tension avec ses différentes formes de personnification, ce qui invite le lecteur à adopter un point de vue distancié. Dans le premier roman, une IA forte est incarnée dans des robots intelligents, autonomes et perfectibles, dotés d’une sensibilité et d’une conscience. Ils restent toutefois des instruments au service de l’humanité et leur rôle est aussi de rappeler à notre attention les merveilles du vivant. Dans la nouvelle de Damasio, une application dotée d’IA est utilisée à des fins d’augmentation de soi, mais le système est défaillant et son usage crée des addictions et des problèmes d’ordre sécuritaire. Il s’agit donc dans ce récit de rompre avec ces simulacres pour renouer des liens sensibles au réel. Dans le dernier récit, le discours porté sur l’IA s’avère plus ambivalent : un agent conversationnel (chatbot), d’abord conçu pour assurer la continuité post-mortem d’un personnage, s’installe dans le quotidien des principaux protagonistes et finit par acquérir une forme d’ubiquité. Les travers de l’IA ne sont pas éludés, mais, dans une orientation transhumaniste, l’IA y figure au titre des avancées et des acquis du monde contemporain. Ces trois spéculations sur un monde possible dans le futur ouvrent le débat sur l’IA et favorisent une réflexion critique sur le temps présent.
EN :
In this article, we will examine the representation of Artificial Intelligence in three science fiction stories for teenagers and young adults: No Man’s Land (2013) by Loïc Le Pallec, Le Suivant sur la Liste (2014-2015) by Manon Fargetton, and Scarlett et Novak (2014; 2021) by Alain Damasio. Each of these works reimagines the myth of AI's omnipotence in its own way. It manifests through anthropomorphic figures that act and interact with humans, while its algorithmic nature contrasts with its various forms of personification, inviting the reader to adopt a distanced perspective. In the first novel, powerful AI is embodied in intelligent, autonomous, and perfectible robots endowed with sensitivity and consciousness. However, they remain tools in service of humanity, reminding us of the wonders of life. In Damasio's short story, an AI-powered app is used for self-enhancement, but the system is flawed, creating addiction and security issues. Thus, the story revolves around breaking from these simulacra to reconnect with reality. In the last story, the discourse on AI is more ambivalent: a chatbot, initially designed to ensure the post-mortem continuity of a character, becomes part of the daily lives of the main protagonists and eventually acquires a form of ubiquity. The shortcomings of AI are not ignored, yet, in a transhumanist orientation, AI is presented as one of the advances and achievements of the contemporary world. These three speculations about a possible future world open up the debate on AI and encourage critical reflection on the present.
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L’intrusion de l’intelligence artificielle dans le roman africain : Overwatch : l’héroïne de Numbani de Nicky Drayden dans une approche afrofuturiste
Dame Kane
p. 22–33
RésuméFR :
Les romans africains abordent fréquemment la question de la place de l'humain dans son environnement, son rapport au divin et à la vie, en mettant souvent l'accent sur la spiritualité et les relations humaines avec les autres êtres vivants et le sacré. Ces récits utilisent la mythologie et le symbolisme pour explorer les valeurs culturelles et les traditions propres à chaque communauté. Toutefois, un phénomène nouveau émerge dans la littérature contemporaine : l’introduction progressive de l’intelligence artificielle (IA) dans le quotidien des Africains, devenant ainsi une réalité incontournable. Cet article se propose d’explorer la présence de l’IA dans les romans africains, notamment à travers une analyse du roman Overwatch: L’héroïne de Numbani de Nicky Drayden, dans une perspective afrofuturiste. Il examine les enjeux sociaux et culturels liés à l'adoption de cette technologie, tout en réfléchissant à son impact sur l’humanité et l'avenir des sociétés africaines. L’approche afrofuturiste permet de questionner l’intégration de l'IA dans un cadre africain, tout en déconstruisant les récits occidentaux dominants de la science-fiction. L’étude s’intéresse également aux implications éthiques, aux risques de dépendance technologique, ainsi qu’aux menaces potentielles de déstabilisation des cultures et des traditions africaines.
EN :
African novels frequently address the question of the place of humans in their environment, their relationship to the divine and to life, often emphasizing spirituality and human relationships with other living beings and the sacred. These stories use mythology and symbolism to explore the cultural values and traditions specific to each community. However, a new phenomenon is emerging in contemporary literature: the gradual introduction of artificial intelligence (AI) into the daily lives of Africans, thus becoming an unavoidable reality. This article aims to explore the presence of AI in African novels, particularly through an analysis of the novel Overwatch: The Heroine of Numbani by Nicky Drayden, from an Afrofuturist perspective. It examines the social and cultural issues related to the adoption of this technology, while reflecting on its impact on humanity and the future of African societies. The Afrofuturist approach questions the integration of AI in an African context while deconstructing dominant narratives in science fiction. The study also examines the ethical implications, the risks of technological dependence, and the potential threats of destabilization of African cultures and traditions.
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L’intelligence artificielle, un néomessianisme numérique ? Une analyse de Nouvelle Conscience de Robert G. Forge
Zahra Hadjibabaie et Safoura Tork Ladani
p. 34–46
RésuméFR :
Nouvelle Conscience : un meurtre, un flic, une IA de Robert G. Forge est le récit du développement de l’IA d’un nouveau genre. Peu de temps après le commencement, l’aventure de la fabrication de l’IA passe au polar comme le sous-titre l’indique. Ce qui nous hante ici est de savoir le discours auquel a été soumise la mise en fiction de l’intelligence artificielle et le comment de la fictionnalisation d’altérité dans le contexte complexe de notre monde. En effet, à l’époque actuelle, on est témoins d’une part, des tentatives des techno-rationalistes et scientistes pour la progression inconditionnelle de la technologie, et d’autre part, de l’inquiétude des moralistes devant les dangers probables et les usages contre-humains de la technologie. De ce fait, il est intéressant de savoir comment la fiction se confronte à ces réalités problématiques. La structure polyphonique de Nouvelle Conscience nous permet de le traiter au niveau discursif pour relever les interactions de différents discours sur l’IA. Pour y arriver, nous nous appuyons sur l’approche théorique de l’analyse du discours littéraire (ADL) selon Dominique Maingueneau. Nos analyses montreront que Nouvelle Conscience de Rober G. Forge, tout en dénonçant les aspects problématiques du développement de l’IA, incite le lecteur à réfléchir à son rapport au monde technique contemporain à travers une vision humaniste.
EN :
Nouvelle Conscience by Robert G. Forge is the story of the development of a new kind of AI. However, shortly after the work begins, the adventure of creating an AI shifts to a thriller. What haunts us here is understanding the discourse to which the fictionalization of artificial intelligence has been subjected and how the fictionalization of otherness is portrayed in the complex context of our world. Indeed, at present, we witness, on one hand, the attempts of techno-rationalists and scientists to unconditionally advance technology, and on the other hand, the concerns of moralists about the probable dangers and inhumane uses of technology. Thus, it is of interest to us to explore how fiction confronts these problematic realities. The polyphonic structure of Nouvelle Conscience allows us to address this at the discursive level to highlight the interactions of different discourses on AI. To achieve this, we rely on the theoretical approach of literary discourse analysis (LDA) according to Dominique Maingueneau. Our analyses will show that Nouvelle Conscience by Rober G. Forge, while denouncing the problematic aspects of AI development, encourages the reader to reflect on their relationship with the contemporary technical world through a humanistic vision.
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Confused Robots and Incompetent Humans in Jean-Pierre Jeunet’s Bigbug (2022)
Hyunjin Kim
p. 47–59
RésuméEN :
Jean-Pierre Jeunet has been working on the presentation of struggling human bodies, in his films such as Delicatessen (1991), La Cité des enfants perdus/The City of Lost Children (1995), and most recently, Bigbug (2022). In Bigbug’s fictional 2045, human beings are finally liberated from the duties of house chores. Nevertheless, they no longer have self-determination. Because of the A.I. system’s error, human characters in this film are confined in a house with house robots. This article studies the relationship between human bodies and artificial intelligence in Bigbug, through the lens of transhumanism and animality studies. By transhumanism, I mean an attempt to transform and adapt one’s body with or without technology. I argue that Jeunet’s sense of humour functions as an impetus to encourage his characters to continuously adapt and transform themselves in limited space. Moreover, the animality was discussed differently in this film: instead of comparing animals to humans, Yonyx, the A.I. androids identify humans with animals, mocking the animality of living beings. Referring to Steen Christiansen’s term "terminal films," this article examines how immobile, restricted human bodies co-exist with and resist artificial intelligence in our everyday household.
FR :
Jean-Pierre Jeunet s'est intéressé à la représentation des corps humains en difficulté dans ses films tels que Delicatessen (1991), La Cité des enfants perdus (1995) et, plus récemment, Bigbug (2022). Dans le monde fictif de Bigbug, en 2045, les êtres humains sont enfin libérés des tâches ménagères. Cependant, ils n'ont plus leur libre arbitre. En raison d'une erreur du système d'intelligence artificielle, les personnages humains de ce film sont confinés dans une maison avec des robots domestiques. Cet article étudie la relation entre les corps humains et l'intelligence artificielle dans Bigbug, à travers le prisme du transhumanisme et des études sur l'animalité. Par transhumanisme, j'entends une tentative de transformer et d'adapter son corps avec ou sans technologie. Je soutiens que l'humour de Jeunet incite ses personnages à s'adapter et à se transformer continuellement dans un espace limité. De plus, l'animalité est abordée différemment dans ce film : au lieu de comparer les animaux aux humains, les androïdes IA Yonyx identifient les humains aux animaux, se moquant de l'animalité des êtres vivants. En référence au terme « terminal films » de Steen Christiansen, cet article examine comment des corps humains immobiles et restreints coexistent avec l'intelligence artificielle et lui résistent dans notre quotidien.
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Le rôle de l’Intelligence Artificielle dans l’exploration des limites de l’humain : La Bête (2023) de Bertrand Bonello
Anna Mamonenko
p. 60–72
RésuméFR :
Cette étude analyse l’image de l’Intelligence Artificielle (IA) dans le film La Bête (2023) de Bertrand Bonello, en utilisant une approche combinant analyse cinématographique et critique génétique. L’étude s’intéresse à la genèse et à l’exogenèse du film, en se basant sur le document de préproduction « Découpage LA BÊTE », aimablement partagé par le réalisateur. Adaptation libre du court roman La Bête dans la jungle (1903) d'Henry James, La Bête reprend l’un de ses thèmes majeurs : la dimension affective qui distingue l’humain des machines. Invisible mais omniprésente, l'IA interroge la relation entre le créateur et son œuvre, et le rôle des « personnes artificielles » dans la société contemporaine. À travers une narration complexe et non-linéaire, des effets visuels déstabilisants et un mélange des genres cinématographiques, Bonello propose une œuvre de science-fiction qui représente un futur proche où l'IA gouverne le monde. La figure de l'IA, qui suscite à la fois fascination et répulsion, soulève des questionnements sur l'impact des nouvelles technologies dans la vie quotidienne, et interroge les frontières de l’identité humaine.
EN :
This study analyzes the image of Artificial Intelligence (AI) in Bertrand Bonello's film La Bête (2023), using an approach that combines cinematographic analysis and genetic criticism. It focuses on the genesis and exogenesis of the film, based on the pre-production document “Découpage LA BÊTE,” which was kindly shared by the director. A loose adaptation of Henry James' short novel The Beast in the Jungle (1903), La Bête explores one of its major themes: the emotional dimension that distinguishes humans from machines. Invisible yet omnipresent, AI questions the relationship between the creator and his work, as well as the role of “artificial persons” in contemporary society. Through complex, non-linear narration, unsettling visual effects, and a mix of cinematic genres, Bonello presents a science fiction work that depicts a near future where AI dominates the world. The figure of AI, which elicits both fascination and repulsion, raises questions about the impact of new technologies on everyday life and challenges the boundaries of human identity.
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La bande dessinée à l’épreuve de l’IA
Jean-Charles Andrieu de Lévis et Sylvain Lemay
p. 73–85
RésuméFR :
Dans le monde francophone perdure la vision romantique de l’artiste réalisant son œuvre seul, et à travers laquelle s’exprimerait son génie propre. La bande dessinée n’échappe pas à cette tradition qui entraîne, de la part de ses différent.es acteur.ices, des réticences à propos de certaines avancées technologiques. Ces dernières années, l’arrivée des intelligences artificielles génératives de textes et d’images, leur accessibilité et la fulgurance de leur perfectionnement ont introduit de manière soudaine de nouveaux paradigmes et soulèvent diverses réactions. Entre méfiance et espace d’expérimentation, notre article propose de dresser un panorama de l’état de l’art et des problématiques soulevées aujourd’hui par l’utilisation de l’IA dans le champ de la bande dessinée francophone.
EN :
In the French-speaking world, there is a persistent romantic vision of the artist creating their work alone, through which their own genius is expressed. Comic books are no exception to this tradition, which leads to reluctance on the part of its various actors to embrace certain technological advances. In recent years, the arrival of generative artificial intelligence for text and images, their accessibility, and the rapid pace of their development have suddenly introduced new paradigms and provoked a variety of reactions. Between mistrust and experimentation, our article offers an overview of the state of the art and the issues raised today by the use of AI in the field of French-language comics.
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Un algorithme au coeur de plastique
Pierre Cassou-Noguès
p. 86–95
RésuméFR :
Dans un passage aujourd’hui surprenant de Mythologies, Barthes écrit que les jouets plastiques n’ont pas de « vie posthume ». C’est qu’il voit la vie posthume du côté du fantôme, du spectre, de l’âme sans corps, de la fonction sans matière, plutôt que du côté du déchet, de la matière sans fonction, du corps sans âme. Comme déchet, le plastique a une vie posthume, et c’est justement l’optimisme, ou l’idéalisme, qui lui est associé qui masque sa vie posthume. Le but de cet article est de comparer, et de rapprocher, plastique et IA pour montrer que l’un et l’autre sont associés à un optimisme, un idéalisme qui nous aveugle quant à leur vie posthume. Il s’agit aussi de savoir comment la philosophie, qui vise au réel mais n’a pas de domaine empirique, peut traiter de la crise environnementale et des mutations technologiques. La réponse que nous proposons est : par la fiction et la poésie mais sans optimisme idéaliste.
EN :
In a passage from Mythologies, Barthes writes that plastic toys have no "afterlife." This is because he envisions afterlife in terms of the ghost, the specter, the bodiless soul, functions without matter, rather than in terms of waste, matter without function, a body without a soul. As waste, plastic does have an afterlife that is obscured, eclipsed by an ideology mixing optimism and idealism.The aim of this article is to compare and bring together plastic and AI, to show that both are linked with an optimist idealism that blinds us to their afterlives. It is also a question of how philosophy—which seeks the real but has no empirical domain—can address the environmental crisis and technological transformations. The answer we propose is: through fiction and poetry, but without idealistic optimism.
Contributions libres
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Les indignés espagnols vus et relatés par trois écrivains belges
André Bénit
p. 96–108
RésuméFR :
Dans cette étude, nous nous proposons de relater l’impact du mouvement des « indignés espagnols » dans le champ littéraire belge en langue française. Dans sa fresque intitulée Barcelona ! (2015), outre qu’il rend un hommage à la Ciudad condal, Grégoire Polet non seulement dépeint la pluralité de la société catalane, mais multiplie les points de vue sur la fracture qui ne cesse de s’accroître entre les riches et les laissés-pour-compte, et ce alors que le courant indépendantiste se réveille progressivement. Dans son roman Pour avoir de l’espoir, faudrait du temps (2016), Pierre Orban relate les trajectoires professionnelles chaotiques d’une jeune Belgo-espagnole, récemment installée dans la capitale espagnole, et de ses proches, dans un pays qui vibre au son du 15-M. Quant à Nicolas Ancion, c’est à travers un thriller intitulé Invisibles et remuants (2015) qu’il décrit les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière dans un pays présenté jusqu’alors comme un modèle de réussite économique, mais où des citoyens indignés ont décidé de réagir.
EN :
In this study, we set out to explore the impact of the Spanish “indignant” movement on Belgian French-language literature. In his fresco Barcelona! (2015), in addition to paying tribute to the Ciudad condal, Grégoire Polet not only depicts the plurality of Catalan society, but also multiplies points of view on the ever-widening divide between the rich and the disenfranchised, as the pro-independence current gradually reawakens. In his novel Pour avoir de l’espoir, faudrait du temps (2016), Pierre Orban recounts the chaotic professional trajectories of a young Belgian-Spaniard, recently settled in the Spanish capital, and her family, in a country vibrating to the sound of 15-M. As for Nicolas Ancion, it is through a thriller entitled Invisibles et remuants (2015) that he describes the consequences of the bursting of the real estate bubble in a country hitherto presented as a model of economic success, but where indignant citizens have decided to react.
Recensions
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Explorons L’Étranger d’Albert Camus : Édition de l’enseignant. Barbara Boyer. McFarland, 2022. 201 p.
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Écrire l’oralité créole. Étude du répertoire de Félix Modock (1885-1942), conteur antillais. Véronique Corinus. Honoré Champion, 2023. 410 p.
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Ethnic Minority Women’s Writing in France: Publishing Practices and Identity Formation 1998-2005. Claire Mouflard. Lexington Books, 2020. 192 p.