Numéro 139, 2025 Les déclinaisons du travail dans la production culturelle francophone au xxie siècle Sous la direction de Dominique Hétu et Élise Lepage
Sommaire (7 articles)
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Liminaire
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Dérives néolibérales dans Wollstonecraft, de Sarah Berthiaume
Marie-Claude Garneau
p. 23–42
RésuméFR :
Cet article interroge les enjeux de la production, de la reproduction et de la création qui se dessinent dans la pièce Wollstonecraft de la dramaturge québécoise Sarah Berthiaume et les rapports qui s’esquissent entre eux en ce qui les lie à la notion de travail. Dans une analyse dramaturgique qui s’appuie, entre autres, sur les théories critiques du néolibéralisme, sur la sociologie du travail créateur et sur une méthodologie de la lecture féministe du texte dramatique, cette étude propose les réflexions suivantes : quelles dynamiques entre les personnages se développent suivant le rapport que chacun·e entretient face à son travail et quel discours tient-il·elle au sujet de celui des autres ? Comment chacun·e vit-il·elle la création artistique ou la phase créative de son travail et comment celle-ci influence-t-elle les rapports avec les autres personnages ? Au terme de la trajectoire analytique, l’objectif de l’article sera d’éclairer la manière dont la dramaturgie de Berthiaume brosse un portrait critique du monde du travail artistique contemporain.
EN :
This article examines issues of production, reproduction and creation outlined in the play Wollstonecraft by Quebec playwright Sarah Berthiaume and how they interrelate with respect to the notion of work. In a dramaturgical analysis based, among other things, on critical theories of neoliberalism, the sociology of creative work, and a methodology for the feminist reading of dramatic texts, this study proposes the following considerations: what dynamics develop between the characters regarding the relationship of each to their work, and what is the discourse of each one relative to that of the others? How does each character experience artistic creation or the creative phase of their work, and how does this experience impact each one’s relations with the others? In essence, the present article aims to shed light on how Berthiaume’s dramaturgy paints a critical portrait of the contemporary world of artistic work.
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« Personne ici ne doit se sentir responsable de quoi que ce soit » : naturalisme, marchandage et capitalisme de surveillance dans La loi du marché de Stéphane Brizé (2015)
Florian Grandena et Pierre-Luc Landry
p. 43–63
RésuméFR :
La loi du marché de Stéphane Brizé (2015) met en scène Thierry (interprété par Vincent Lindon), chômeur cinquantenaire contraint d’accepter un emploi de gardien de sécurité dans un supermarché pour subvenir aux besoins de sa famille. Ce film expose frontalement l’assujettissement des individus au sein de la société néolibérale et leur déshumanisation au travail et par le travail : premièrement, par l’esthétique naturaliste du film montrant sans fard la réalité brutale du système ; deuxièmement, par l’intermédiaire d’une culture quasi quotidienne de la négociation et du marchandage ; et troisièmement, par l’utilisation des techniques de surveillance proches de celles du panoptique. Cet article suggère de réfléchir aux qualités et aux limites de La loi du marché en tant que « film social » ; cette analyse en contrepoint s’appuie principalement sur le texte désormais classique de Jacques Rancière, « Il est arrivé quelque chose au réel » (2000), incontournable dans la saisie des différentes modalités de l’inscription de figures de la dissidence dans le cinéma contemporain.
EN :
La loi du marché [The Measure of a Man] by Stéphane Brizé (2015) presents Thierry (Vincent Lindon), an unemployed worker in his fifties forced to accept a job as a supermarket security guard to support his family. The film starkly exposes the subjugation of individuals in neoliberal society and their dehumanization at work and by work in three ways: first, by the naturalistic aesthetic of the film, which spotlights the system’s brutal reality; second, by the intermediary of a culture based on quasi-daily negotiation and bargaining; and third, by the use of surveillance techniques closely resembling those of the panopticon. This article proposes to discuss the qualities and limitations of La loi du marché as a “social film”; its analysis, in counterpoint, is based mainly on the now classic text by Jacques Rancière, “Il est arrivé quelque chose au réel” [Something happened to the real] (2000), indispensable for grasping the different ways figures of dissidence are featured in contemporary cinema.
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Espace domestique et travail dans Chez soi de Mona Chollet
Adina Balint
p. 65–84
RésuméFR :
La représentation du travail en rapport avec l’espace domestique occupe une place primordiale dans l’essai Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (2015) de Mona Chollet, un texte hybride superposant des discours philosophiques et sociologiques et des témoignages personnels. À partir des paradigmes du travail d’Anthony Hussenot, chercheur français en sciences de la gestion, et de la notion d’« écriture du travail » de Dominique Viart, cet article propose une mise en évidence de certaines conceptions du travail en Occident aujourd’hui, une analyse thématique et une étude des stratégies discursives de Chez soi. L’hypothèse développée est que, dans l’essai, la figuration de pratiques de travail alternatives au domicile (lire, écrire, faire des recherches sur Internet) s’inscrit dans une démarche de création de nouveaux modes de vie et d’écriture qui remettent en question le productivisme et l’injonction à l’accélération propres aux sociétés néolibérales occidentales contemporaines.
EN :
The representation of work regarding the domestic space is the main subject of Mona Chollet’s essay Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique [At home. An odyssey of domestic space] (2015), a hybrid text that combines philosophical and sociological discourses with personal testimonies. Inspired by the work paradigms of Anthony Hussenot, a French management science researcher, and the “writing on work” notion of Dominque Viart, this article emphasizes certain current conceptions of work in the West, offering a thematic analysis and study of the discursive strategies of Chez soi. Chollet hypothesizes that the representation of alternative work-from-home practices (reading, writing, Internet researches) is part of a process involving the creation of new ways of living and writing, one that questions productivity and the demand for speed characteristic of contemporary Western neoliberal societies.
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Fly-in, Fly-out : le travail en région éloignée dans Les murailles d’Érika Soucy
Élise Lepage
p. 85–108
RésuméFR :
Cet article propose une réflexion sur la représentation du travail en région éloignée, plus spécifiquement sur un chantier hydroélectrique dans la région de la Côte-Nord au Québec. La réflexion se déploie principalement à partir du récit Les murailles (2016) d’Érika Soucy, dans lequel la narratrice raconte son séjour dans un camp du chantier de La Romaine pour retrouver son père, le temps de quelques jours. Ce faisant, elle découvre un univers de travail qui occupe une grande part de son récit. La réflexion procède à travers trois approches successives : en premier lieu, les travaux de la géographe Caroline Desbiens fournissent une contextualisation d’ordre historique et géographique pour comprendre l’importance de ces chantiers hydroélectriques dans l’histoire et l’imaginaire québécois. Recentrant ensuite la réflexion sur le récit de Soucy, est mobilisé le concept de « personnel romanesque » théorisé par Philippe Hamon, puis par Isabelle Kirouac Massicotte dans le contexte québécois et canadien, afin de montrer à quel point ce type de récit centré sur un lieu de travail tend souvent à réduire de nombreux personnages à une double fonctionnalité : leur fonction au sein de ce site de travail et leur fonction narrative au sein du récit. Enfin, les théories du care permettent une analyse critique des divisions du travail rémunéré sur le lieu de chantier, mais aussi du travail de care au sein des familles des travailleurs. Cet article approche donc le récit Les murailles d’Érika Soucy comme un témoignage du travail sur un chantier hydroélectrique, et une réflexion sur les façons dont ce type de mégaprojet conditionne la vie des travailleurs et de leurs proches.
EN :
This article proposes to discuss the representation of work in remote areas, more specifically a hydroelectric construction site in the North Shore region of Quebec. The discussion is mainly based on Les murailles [The Walls] by Érika Soucy (2016), in which the narrator recounts her few days stay with her father in a camp at the La Romaine complex. While there, she discovers a workplace that becomes a significant part of the narrative. The discussion is then divided into three parts. First, the work of the geographer Caroline Desbiens offers some historical and geographic context for understanding the importance of these hydroelectric work sites in the history and imagination of Quebec. Next, returning to Soucy’s narrative, the concept of personnel romanesque (literary personnel) theorized by Philippe Hamon, then by Isabelle Kirouac Massicotte in the Quebec and Canadian context, is mobilized to show how this type of workplace-centered narrative often tends to reduce many characters to a dual function: one at the worksite and the other within the narrative. Finally, theories of care underpin a critical analysis of the divisions of paid work at the construction site, and also of the work of care within the workers’ families. Accordingly, this article approaches Les murailles as an eyewitness account of work at a hydroelectric construction site and a discussion of how this type of megaproject conditions the life of workers and their loved ones.
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« incapable de travailler à autre chose » : filiation, accompagnement et création chez Véronique Cyr et Sophie Dora Swan
Dominique Hétu
p. 109–129
RésuméFR :
Les récits La jeune fille des négatifs, de Véronique Cyr (2022) et Voir Montauk, de Sophie Dora Swan (2023) racontent, à travers une hybridité générique qui permet de mettre en oeuvre différentes formes d’un « espace du dire », les expériences vécues de la maladie, de la maternité, de la filiation, de l’accompagnement et du travail de l’écriture des deux autrices. Cet article propose une étude comparée de ces récits hybrides et de leur configuration à la fois semblable et opposée des liens entre mère et fille, entre l’âge de l’enfance et l’âge adulte, par des processus de création composites, ancrés dans l’intimité d’une main tendue vers l’autre, marqués par une intertextualité féministe qui se rejoint et informe une écriture contemporaine particulièrement attentive aux ambivalences et aux vulnérabilités du care. Ces notions de l’attention et de la vulnérabilité, mobilisées entre autres chez Sophie Bourgault, Veena Das et Sandra Laugier – penseuses du care, du vulnérable et de la voix – éclaireront aussi les possibles de l’écriture « malgré les ravages du lien » comme l’écrit Véronique Cyr.
EN :
The narratives La jeune fille des negatives [Girl of negatives], by Véronique Cyr (2022) and Voir Montauk [Seeing Montauk], by Sophie Dora Swan (2023) recount, by means of a generic hybridity allowing for different forms of a “space of speech”, the two authors’ lived experiences of illness, maternity, kinship, accompaniment, and writing work. This article proposes a comparative study of these hybrid narratives and their configuration that both resembles and contrasts with the mother-daughter bond between childhood and adulthood through composite processes of creation. Such processes are rooted in the intimacy of one hand reaching out to the other, and are marked by a feminist intertextuality that comes together and informs a contemporary writing that is particularly attentive to the ambivalences and vulnerabilities of care. These notions of attention and vulnerability, mobilized among others in Sophie Bourgault, Veena Das and Sandra Laugier—thinkers about care, vulnerability and voice—also offers insight into the possibilities of writing “malgré les ravages du lien” [despite the ravages of the bond] as Véronique Cyr writes.
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Mot du comité de direction