Numéro 138, 2025 Le désir en abîme. Littérature, faute et tentation Sous la direction de Martin Hervé et Alexis Lussier
Sommaire (7 articles)
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Liminaire
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L’épreuve du désir. Figures de la tentation dans les traductions de la Bible au Moyen Âge
Francis Gingras
p. 19–32
RésuméFR :
Dès le xiie siècle, on voit apparaître des traductions des textes liturgiques et des paraphrases de la Bible qui deviendront rapidement des traductions complètes dont nous connaissons aujourd’hui plusieurs versions, souvent préservées dans plus d’un manuscrit. L’exploration des choix de traduction et des interprétations qui en découlent, à partir de cet ensemble de traductions françaises produites entre le xiie et le xive siècle, permet de jeter un éclairage particulier sur la façon de penser la tentation dans notre univers linguistique, tout en lui donnant une certaine profondeur historique. Les plus anciennes traductions de la Bible en français reconduisent ainsi l’idée que la tentation est d’abord une mise à l’épreuve des fils par le père. Réversible dans l’Ancien Testament, elle devient plus spécialement l’oeuvre de Satan, l’Adversaire, dans le Nouveau. Dans tous les cas, elle est associée à l’énonciation de la Loi. Dès lors, dans la mise à l’épreuve du désir, il est moins question de femmes tentatrices que du Tentateur singulier, en lien direct avec le nom du Père à qui le chrétien implore quotidiennement de ne pas le soumettre à la tentation.
EN :
In the early twelfth century, translations of liturgical texts and biblical paraphrases began to make an appearance, quickly becoming full translations whose many versions we have today, often preserved in more than one manuscript. The exploration of translation choices and their corresponding interpretations, based on this set of French-language translations produced between the twelfth and fourteenth centuries, helps shed particular light on how translation is considered in our linguistic universe while giving it a certain historical depth. Thus, the oldest French Bible translations hark back to the idea that temptation first involves a father testing his sons. Reversible in the Old Testament, it becomes, more specifically, the work of Satan, the Adversary, in the New. In all cases, temptation is associated with articulation of the Law. From then on, desire is put to the test not so much by seductive females, but by a single Tempter, directly linked to the name of the Father, with whom the Christian pleads each day to shield him from temptation.
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D’une trompeuse absence : « tenter » et « tentation » dans l’oeuvre de Pascal
Pierre Lyraud
p. 33–53
RésuméFR :
Le lexique de la tentation brille, dans l’oeuvre de Pascal, par sa quasi-absence. Devons-nous pour autant conclure à l’absence de la chose ? Si le mot tentation ne suffit sans doute pas à dire la vie du pécheur pour Pascal, sa discrétion impose en fait une assez grande spécification permettant de préciser les dimensions de la tentation qui importe le plus à l’oeuvre pascalienne. C’est ce que l’article examine en insistant d’abord sur la force attractive d’une tentation infinie, puis sur l’épreuve qu’elle constitue et enfin sur l’ignorance du retrait de Dieu dont elle témoigne. Plus que la lutte contre les tentations, comptent ainsi pour Pascal le dynamisme antithétique du péché et de la grâce, la noirceur insondable du mal et, plus que tout, son opposition à la recherche sincère de Dieu qui définit, dans une partie des Pensées, un projet bien plus consolateur et lumineux que la tradition ne l’a dit.
EN :
The language of temptation, in Pascal’s work, is conspicuous for its quasi-absence. Should we therefore conclude in the absence of the thing itself? If, for Pascal, the word temptation is doubtless insufficient when speaking about the life of the sinner, the rarity of the word goes in fact hand in hand with a rather specific definition that the article intends to clarify. The present article explores this issue by examining first, the alluring strength of an infinite temptation; second, the test that this constitutes; and finally, the ignorance of God’s withdrawal that it reveals. Thus, more than the battle against temptation, what counts for Pascal is the antithetical dynamism of sin and grace, the unfathomable darkness of evil and, above all, its opposition to the sincere search for God. All of this describes, in part of the Pensées, a project far more consoling and luminous than that handed down in tradition.
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« Se faire un délice de la tentation qui les tourmente ». Le désir de l’abîme, ou la tentation de la chute dans la fiction libertine
Marine Ganofsky
p. 55–79
RésuméFR :
Cet article se penche sur la représentation de la tentation érotique dans les récits libertins du xviiie siècle. Nous y voyons que le motif de la tentation permet aux auteurs d’explorer la psyché de leurs personnages tout en remettant en question les sanctions que la société d’Ancien Régime imposait à la sexualité – notamment féminine. L’enjeu de cet article est de montrer que les tentations libertines cristallisent l’internalisation du Mal au siècle des Lumières : la tentation y est en effet configurée comme la révélation d’un désir profond et intime plutôt que comme une sollicitation externe du diable. Dans cette mise à l’épreuve de sa volonté, l’individu découvre qu’il n’est le jouet passif ni des démons ni de sa nature. Doué du libre arbitre, il se caractérise par sa liberté dans le choix entre le bien et le mal, l’agréable et le raisonnable. Voilà pourquoi la chute elle-même, malgré ses dangers, apparaît pour les personnages tentés comme une expérience de liberté ; et voilà pourquoi la tentation est, elle, présentée comme un frisson délicieux.
EN :
This article discusses the representation of erotic temptation in the libertine narratives of the eighteenth century. In these, we have authors who use the motif of temptation to explore their characters’ psyche while questioning the sanctions that Ancien Régime society imposed on sexuality—notably that of women. Our aim is to show that libertine temptations crystallize the internalization of Evil during the Enlightenment era, when temptation is in fact depicted as originating from a deep, innermost desire rather than an evil outside force. In this testing of his will, the individual discovers he is not the passive plaything of either demons or his own nature. Gifted with free will, he is characterized by his freedom to choose between good and evil, the pleasurable and the reasonable. This is why tempted characters view the Fall itself, despite its dangers, as an experience of freedom, and why temptation, for its part, is presented as a delicious thrill.
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Pensée raisonnante et pensée fantasmatique de Rousseau à Freud
Alexis Lussier
p. 81–95
RésuméFR :
Cet article repère dans un premier temps l’usage du mot « roman » dans les Confessions de Rousseau. De là, il s’agit de comparer le sens du « roman », du côté des mémoires de J. W. von Goethe (Poésie et vérité), d’une part, et d’autre part, du côté de l’oeuvre de Freud, au moment précis où il s’occupe du cas de l’homme aux rats, encore aujourd’hui considéré comme un cas paradigmatique pour l’intelligence de la névrose obsessionnelle. Il ressort de ces différents recoupements que Freud fait un usage du mot « roman » tout à fait comparable à l’usage qu’en font Rousseau et Goethe ; et ce, alors que la conception d’un roman intérieur, le roman que l’on se fait à soi-même, brouille la distinction classique entre pensée raisonnante et pensée fantasmatique. Dès lors, de Rousseau à Freud, de Goethe à l’homme aux rats, pensée raisonnante et pensée fantasmatique se relaient dans un espace qu’il faut bien appeler l’espace d’une intériorité subjective où se jouent le drame de la conscience, la hantise de la faute et l’attrait de la tentation. Sur ce point, cet article propose d’examiner une intuition nouvelle, en considérant le texte que Freud a consacré à l’homme aux rats parmi les textes majeurs pour penser les rapports entre psychanalyse et littérature.
EN :
This article first identifies the use of the word “novel” in Rousseau’s Confessions. It then compares the meaning of the “novel” in the memoirs of J. W. von Goethe (Poetry and Truth) on one hand, and the works of Freud on the other, at the very moment the latter was involved with the case of the Rat Man, considered, even today, a paradigmatic case for understanding obsessional neurosis. These different overlaps reveal that Freud’s use of the word “novel” fully compares to its use by Rousseau and Goethe; this, even as the conception of a metanovel, the novel one creates for oneself, blurs the classical distinction between reasoned thought and fantastical thought. Henceforth, from Rousseau to Freud, from Goethe to the Rat Man, reasoned thought and fantastical thought alternate within a space that can only be termed a subjective interior space, where the drama around conscience, obsession with sin, and the attraction of temptation plays out. On this point, the present article proposes to examine a new insight by considering Freud’s text on the Rat Man as a key reference when discussing the relationships between psychoanalysis and literature.
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Malaise dans la lecture : l’homosexualité selon Marcel Jouhandeau, entre stratégie existentielle et expérience esthétique
Martin Hervé
p. 97–118
RésuméFR :
À la charnière des xixe et xxe siècles, l’avènement d’une littérature homosexuelle ne va pas sans provoquer scandales et anathèmes qui réactivent l’ancestrale condamnation portée contre les mauvais livres et les puissances nocives attribuées à la littérature. Certains, comme Marcel Jouhandeau, n’hésitent pas cependant à se couler dans le stéréotype de l’auteur « inverti » et tentateur, car agent d’inversion, mais pour le réinventer par des voies détournées qui sont des voies éminemment esthétiques. Homosexuel et catholique, moraliste autoproclamé du vice cherchant en enfer une sainteté paradoxale, Jouhandeau fait partie de ces écrivains qui mettent la littérature au travail afin de s’inventer eux-mêmes. C’est du lieu même de l’écriture qu’il bâtit une règle de vie qui lui est propre et qui le justifie. Entre 1920 et 1940, ses textes élèvent l’homosexualité au rang d’une stratégie de justification existentielle, où le « mal » n’est jamais abandonné et la tentation est valorisée pour elle-même. Mais surtout, Jouhandeau fonde à partir de cette stratégie une expérience éminemment littéraire de subversion, dont l’effet ne se soutient que d’une opération langagière falsifiée, pervertie, où c’est le propre désir de son lecteur qui se trouve emporté et amené à se perdre.
EN :
At the turn of the 19th and 20th centuries, the emergence of a homosexual literature provoked scandals and denunciations that reactivated the traditional condemnation of bad books along with warnings about the evil influence of literature. Some writers, like Marcel Jouhandeau, however, eagerly embraced the stereotype of the “inverted” and tempting author, agent of inversion, so as to reinvent him in alternative, eminently aesthetic, ways. Homosexual and Catholic, a self-proclaimed moralist of vice seeking a paradoxical holiness in hell, Jouhandeau was among those writers who enlist literature to invent themselves by themselves. It was from the very place of writing that he built a rule of life specific to, and justifying, himself. Between 1920 and 1940, his texts elevated homosexuality to a strategy of existential justification, where “evil” is never forsaken and temptation is valued for itself. Above all, Jouhandeau uses this strategy as an eminently literary experience of subversion, its effect sustained only by a false, distorted operation of language. It is an experience where the reader’s own desire takes hold of him and leads him astray.
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La tentation sur la scène pronominale. Réflexions à partir de La fiancée juive d’Hélène Cixous
Julie Gaillard
p. 119–136
RésuméFR :
Sous-titré De la tentation, La fiancée juive d’Hélène Cixous évoque une passion amoureuse à la manière d’une réécriture du Cantique des cantiques. La tentation ne s’y donne pas à lire sous un prisme moral, mais caractérise bien plutôt l’état qui succède à l’ouverture de la temporalité dès lors que l’on sort de l’union des amant·es, éternelle, divine. Hors de cette jouissance atemporelle engageant l’expérience d’une désubjectivation, toute retombée dans le temps et dans l’espace ouvre la scène pronominale qui creuse la distance du « moi » au « toi ». À partir d’une analyse des perturbations infligées à la structure pronominale par le travail de la tentation, cet article s’attache à explorer leurs enjeux à la fois littéraires, psychanalytiques et féministes, montrant comment Hélène Cixous, dans une subversion féministe du thème de la Chute dénouant tentation et culpabilité, cherche par l’écriture à inventer un amour basé non plus sur la possession du sujet, mais sur l’ouverture à l’autre.
EN :
Subtitled De la tentation [On temptation], Hélène Cixous’ La fiancée juive [The Jewish fiançée] evokes a passionate affair through a rewriting of the Canticle of Canticles. Here, temptation is not understood in a moral light, but characterizes, rather, the state following the opening to temporality after the lovers’ union, eternal, divine, comes to an end. Outside this atemporal pleasure engaging the experience of desubjectification, each repercussion in time and space opens the pronominal scene that widens the distance of the “I” to the “you.” Using an analysis of the disruptions inflicted on the pronominal structure by the work of temptation, this article aims to explore the related literary, psychoanalytical and feminist issues, showing how Hélène Cixous, in a feminist subversion of the theme of the Fall which separates temptation and guilt, seeks in her writing to invent a love based no longer on possession of the subject, but on an opening to the other.