Dans ce numéro, nous avons voulu réfléchir aux dynamiques de pouvoir, de responsabilité, de spatialité et de temporalité qui façonnent l’intersection particulière où se rejoignent les notions de care et de travail. Toutefois, notre réflexion a débuté il y a quelques années, au printemps 2021, à la suite d’un panel qui nous a chacune inspiré des réflexions tant disciplinaires que professionnelles sur les temps, les espaces et les éthiques du travail. Nous avons voulu rassembler ces questionnements et former une communauté de pratique par laquelle partager des lectures et réfléchir en collaboration. Initialement, ce dialogue, qui s’est étalé sur plus d’une année, valait pour lui-même et n’était assujetti à aucun autre objectif. Notre démarche commune consistait à désapprendre certains réflexes qui tendent à miner le processus de création de connaissances. En effet, nous avons voulu éviter cette pression de produire du savoir avant même d’avoir pris le temps de le penser profondément, de le maîtriser, de le circonscrire ; nous avons résisté à l’idée d’articuler notre collaboration dès le départ sous forme d’activité de dissémination ; et nous avons refusé de perpétuer cette culture de la production menée par un sentiment omniprésent d’urgence où la réflexivité et le care sont tantôt invisibles, tantôt instrumentalisés au profit d’un modèle corporatiste et de self-care superficiel. En cela, nous nous inscrivions, à notre manière, dans la lignée d’un collectif tel que The Great Lakes Feminist Geography Collective qui affirme que tout travail bien fait ne peut s’effectuer dans la précipitation et sous la pression perpétuelle du moins de temps, moins de ressources. À l’encontre du « chaos » et « des effets isolants et débilitant des régimes temporels néolibéraux », ses participantes posent la lenteur comme une nouvelle éthique et proposent un ensemble de stratégies par « engagement envers une recherche de qualité et une politique féministe de résistance à la chronologie accélérée de l’université néolibérale » (Mountz et coll., 2015, p. 1238). C’est a fortiori le cas pour tout travail de recherche qui nécessite une documentation extensive, une imprégnation du sujet, des discussions, des présentations liminaires avant d’aboutir à la création de nouveaux savoirs. Cela étant dit, nous sommes conscientes que les logiques systémiques du capitalisme, du patriarcat et du colonialisme font obstacle aux démarches lentes ou alors que cette lenteur est perçue comme le vestige d’un conservatisme privilégié, d’une époque de complaisances révolue (Mendick, 2016) – et auquel il ne s’agit nullement de retourner. Inutile de dire que nos intentions ont été plus faciles à planifier qu’à mettre en pratique. Nous reconnaissons aussi pleinement, sans nier la grande détresse (Trottier et Lefrançois, 2024) qui se vit dans le milieu universitaire, que nos postures de professeures nous ont facilité l’accès à cette liberté – prendre le temps de travailler –, et que nos efforts contre la pression exercée par notre milieu ne se mesurent pas sur les mêmes échelles que celles qui affectent d’autres corps professionnels et positionnalités plus précaires. Force est aussi de reconnaître que l’exercice a été porteur et révélateur, et que l’apport de cette réflexivité au travail d’analyse et de recherche littéraire nous a permis d’illuminer autrement ce moment contemporain du care qui traverse les disciplines, les pratiques et les savoirs. Un de nos premiers échanges souligne que notre intérêt porte sur différentes questions aux intersections de l’éthique, du politique et des figures et dynamiques du travail. Ces questions sont liées aux notions de care comme la responsabilité, la précarité et le care work, mais aussi au sens matériel et citoyen, entendu à la fois comme labeur, emploi, notion de « contribuable », travail invisible, etc. Il nous …
Parties annexes
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