Lucie Robert a signé son premier texte dans la présente revue en 1982, et on lui en doit au total quelque 90 sur presque 40 ans, tous genres confondus. Au long de cette impressionnante feuille de route, on trouve surtout des chroniques sur la dramaturgie (québécoise) qui débutent à l’automne 1985 – même saison où j’entrais à la maternelle. On pourrait croire que je m’amuse à accentuer la différence entre nos âges respectifs, chose que j’oserais peut-être si je ne me considérerais pas moi-même de plus en plus vieux par rapport à mes propres étudiant·e·s… Or cela constituerait une introduction bien mal indiquée pour atteindre mon but ; si j’entre à mon tour à Voix et Images par l’entremise de ce timide texte, c’est pour tenter de lui rendre hommage, à cette sénatrice – l’expression est la sienne – de la revue où je fais mes premiers pas par la porte d’en arrière, en quelque sorte, dans le plaisir retrouvé – mais pas moins difficile – de la forme souvent considérée comme mineure par rapport à l’article, afin de témoigner d’une pratique qui pour moi se rapproche du culte tellement elle s’inscrit dans la durée et la rigueur, dans le dévouement presque. Parlant de temps : c’est peut-être un truisme de rappeler qu’au moment où Lucie débute sa chronique, la dramaturgie québécoise est à la veille d’atteindre la majorité – si on admet avec le discours officiel que la création des Belles-soeurs, en 1968, a marqué la naissance de cette expression nationale ; quelques décennies, sur une période qui en fait à peine le double, c’est beaucoup et peu à la fois. Il s’agit bel et bien d’une des facettes historiques de la discipline que j’enseigne grâce à des gens qui, comme Lucie, ont défriché ce terrain. Pour les études théâtrales, elle incarne désormais une vieille garde, alors qu’à la fin des années 1980, comme elle-même le dit à l’occasion d’un bilan soulignant la parution du vingt-cinquième numéro de Voix et Images, elle « avai[t] représenté (avec quelques autres) une nouvelle génération de professeurs » que d’aucuns tenaient en suspicion. J’ai envie d’écrire que c’était hier, or pour une historienne ayant autant écrit sur le théâtre « contemporain », cette position temporelle devient quasiment paradoxale. Toujours est-il qu’en guise d’entrée en matière, Lucie annonçait en ces pages : « Cette chronique n’est pas (n’est plus) une chronique sur le théâtre québécois. Elle […] constitue un ensemble particulier, la dramaturgie qui situe l’ambiguïté du rapport qu’entretiennent le théâtre et la littérature », ajoutant que Un tel énoncé programmatique, qui voulait (re)donner à la pièce de théâtre son indépendance, a trouvé de multiples échos dans la soixantaine de chroniques que la professeure de l’UQAM, au départ encore doctorante à l’Université Laval, a signées ici jusqu’en 2021 – car « il faut savoir partir », concédait-elle. Pendant toutes ces années, elle aura fait preuve d’une assiduité admirable pour questionner la pratique théâtrale comme peu de gens l’auront fait, et c’est probablement en réaction à ce que des collègues écrivaient à l’époque qu’elle a développé un ton vivant qui allait devenir son propre espace d’écriture. Il faut dire, en effet, qu’en 1986 les Problèmes de sémiologie théâtrale de Patrice Pavis étaient parus depuis dix ans, aux Presses de l’Université du Québec de surcroît, et dans Voix et Images d’autres, avant Lucie, s’étaient intéressés au théâtre, rédigeant parfois des textes d’une aridité que seule la science des signes peut engendrer. Consacrée aux oeuvres de Marie Laberge, Maryse Pelletier, Michel Marc Bouchard et René-Daniel Dubois, cette toute première chronique annonce un style qui, …
De la passion du dialogue au théâtre de l’esprit de la femme-alibi : Lucie Robert et la chronique dramaturgique[Notice]
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Sylvain Lavoie
Chercheur indépendant
