La précarité psychique est un vaste thème qui dépeint des réalités, expériences et profils cliniques variés. Selon Mellier (2007), elle « caractérise tout sujet qui a des liens très ténus, précaires avec son entourage et avec lui-même », ce qui engendre diverses vulnérabilités sur le plan psychologique. En mettant en lumière des personnes dont le lien au monde social est rompu, abîmé, vivant avec peu ou sans réseau d’étayage, la notion de précarité psychique révèle l’imbrication profonde de la santé mentale dans la matrice relationnelle, sociale et politique. Ainsi, l’environnement et les modalités de liens précoces jouent un rôle déterminant dans les processus de construction et de subjectivation psychique des individus (Roussillon, 1995; Winnicott, 1990). Bien que la petite enfance soit fondamentale pour le développement identitaire et psychologique, toute personne demeure tenue de donner du sens à ses expériences tout au long de sa vie. La subjectivation est donc un processus psychique continu qui s’articule à l’issue de la rencontre entre la psyché de l’individu et l’environnement au sein duquel il évolue (Cahn, 2004; Wainrib, 2006). Les personnes qui vivent dans des circonstances sociales fragiles et inéquitables ou qui connaissent des expériences sévères et répétées d’adversité sont de ce fait plus à risque de présenter des souffrances psychiques qui fragilisent le sentiment d’existence et la disposition à se lier à soi et aux autres (Mellier, 2006, 2007). À l’heure actuelle, notre société et nos institutions publiques font face à de nombreuses crises, alors que différents phénomènes systémiques, politiques et humanitaires contribuent à l’exclusion et la précarisation d’un nombre croissant de nos concitoyens. Notre engagement auprès de personnes socialement exclues et précarisées à titre de psychologues en milieu communautaire nous amène à côtoyer de près les complexités et les défis que cela représente. La précarité psychique exige de repenser nos façons de faire, nos cadres et nos approches tant en recherche que dans la pratique clinique. Par ce numéro spécial, nous souhaitions nous inspirer de l’apport des acteur·rices du champ de la psychologie et des sciences humaines et sociales afin de penser collectivement la santé mentale au regard des phénomènes de marginalisation et des diverses ruptures du lien social. Ce numéro vise donc à servir d’ancrage théorique et clinique pour penser et développer des pratiques hors cadre et hors norme adaptées et inclusives. Pour les chercheur·es et clinicien·nes qui choisissent de s’investir au quotidien dans les réalités liées à la précarité et aux inégalités sociales, il est porteur de sens de se réunir et de s’affilier en vue de contribuer à l’élaboration et l’avancement de connaissances communes. L’engouement suscité par notre appel à propositions en témoigne. Le grand nombre de soumissions reçues nous amène d’ailleurs à présenter ce numéro spécial en deux volumes. À travers la proposition des différents articles contenus dans ce premier volume, diverses thématiques seront considérées. D’abord, nous visons à asseoir et approfondir certains éléments conceptuels et pratiques concernant les modalités relationnelles précaires et les expériences traumatiques dans les débuts de la vie, de même que leurs effets sur le parcours des personnes. Nous espérons également ouvrir un espace de réflexion sur la rencontre entre le sujet et le cadre de soins offert, ainsi que sur l’importance de la créativité et de l’ouverture dans la mise en place de dispositifs adaptés. Finalement, nous souhaitons soulever certaines questions éthiques et existentielles que pose la thématique complexe de la précarité psychique, tant en ce qui a trait au travail clinique qu’à la recherche. Le premier article, écrit par Miguel M. Terradas et Tamara Machado Da Silva, aborde les défis rencontrés dans l’accompagnement psychothérapeutique psychodynamique d’enfants ayant vécu des traumas relationnels …
Parties annexes
Bibliographie
- Cahn, R. (2004). Subjectalité et subjectivation. Adolescence, 50(4), 755−766. https://doi.org/10.3917/ado.050.0755
- Mellier, D. (2006). Précarité psychique et dispositifs d’intervention clinique. Pratiques psychologiques, 12(2), 145−155. https://doi.org/10.1016/j.prps.2006.01.008
- Mellier, D. (2007). La précarité psychique et la spécificité du travail d’accueil de la souffrance. Dans A. E. Aubert & R. Scelles (Dirs.), Dispositifs de soins au défi des situations extrêmes (p. 85−105). Érès.
- Roussillon, R. (1995). Logiques et archéologiques du cadre psychanalytique. Presses Universitaires de France.
- Wainrib, S. (2006). La psychanalyse, une question de subjectivation? Le carnet PSY, 109(5), 23−25. https://doi.org/10.3917/lcp.109.0023
- Winnicott, D.W. (1990). The maturational processes and the facilitating environment. Karnac Books.
