Numéro 47, printemps–automne 2025 Le religieux et le cinéma Sous la direction de Jonathan Quesnel
Sommaire (11 articles)
Présentation du numéro
Articles scientifiques
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La dimension spirituelle des films de Terrence Malick : une herméneutique de l’expérience humaine
Jacques Quintin
p. 19–41
RésuméFR :
Les films de Terrence Malick invitent à nous interroger à nouveau sur le statut des images et ouvrent sur une expérience de la beauté, de l’amour, de la grâce et de la lumière, qui a la particularité de mettre l’être humain en dialogue avec la transcendance d’une Présence. Le mysterium de cette Présence appelle l’émerveillement, qui fait émerger une pléthore de questions existentielles. Nous nous demanderons si l’authenticité d’une expérience spirituelle ne se caractérise pas justement davantage par des questions que par des réponses et si ce n’est pas l’expérience de la beauté et de l’art qui sauveront la spiritualité.
EN :
Terrence Malick’s films invite us to question the status of images that can introduce an experience of beauty, love, grace, and light, whose particular features bring human beings into dialogue with the transcendence of a Presence. The mysterium of this Presence calls forth wonder that raises a plethora of existential questions. The issue is whether the authenticity of a spiritual experience is not characterized more by questions than answers and whether it is not the experience of beauty and art that will save spirituality.
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À la recherche d’un spiritualisme cinématographique
Anne-Marie Baron
p. 43–62
RésuméFR :
Cet article propose quelques exemples d’interprétations filmiques pour inciter à mettre en évidence un spiritualisme cinématographique, tel qu’il est théorisé par Paul Schrader. Il définit d’abord le « style transcendantal » selon ce dernier, puis montre la mythocritique en acte et, enfin, expose les moyens de l’analyse stylistique.
EN :
This paper provides examples of filmic interpretations to incite film critics to highlight cinematographic spiritualism, as theorized by Paul Schrader. After defining his “transcendental style”, the paper illustrates mythocritic in action, and presents the means to enable a stylistic analysis.
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Les Diables de Ken Russell à l’aune de Michel de Certeau : protester par les corps
David El Kenz
p. 63–85
RésuméFR :
Les Diables (The Devils) de Ken Russell (1971) est un film sulfureux, un film fondateur de la « nonnesploitation » et un film culte. Adapté librement du roman des Diables de Loudun. 18 août 1634 d’Aldous Huxley (1952), le film retrace cette affaire démoniaque de Loudun qui en 1634 fit scandale. Le curé fut exécuté pour avoir envoûté la prieure des Ursulines. Ken Russell fit de ce fait divers un film politique pour dénoncer les abus de pouvoir. Cette étude mobilise notamment l’oeuvre de l’historien Michel de Certeau, auteur d’une monographie sur l’affaire de Loudun, pour examiner les motifs religieux du film : les crises de possession démoniaque versus les exorcismes, les manipulations et le martyre de Grandier, le prêtre. Loin de réaliser un film antireligieux, Russell exploite les ressources les plus spectaculaires de son art pour valoriser la rédemption par l’amour, marque de la liberté individuelle face à la raison d’État.
EN :
Ken Russell’s The Devils (1971) is at once an infamous film, a founding film of “nunsploitation” and, today, a cult film. Loosely adapted from Aldous Huxley’s The Devils of Loudun (1952), the film recounts a demonic affair in Loudun in 1634 that caused a scandal at the time. a local priest was executed for having bewitch the prioress of the Ursuline convent. Ken Russell turned the event into a political trial to denounce the abuse of power. This study draws on the work of historian Michel de Certeau, author of a monograph on the Loudun affair, to examine the film’s religious motifs: bouts of demonic possession versus exorcisms, politico-religious manipulations and the priest, Grandier’s martyrdom. Far from being an anti-religious film, Russell exploits the most spectacular resources of his art to promote redemption through love, a sign of individual freedom when confronted with the prerogatives of the State.
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La foi qui vacille dans Le septième sceau (Bergman), Andreï Roublev (Tarkovski) et Sous le soleil de Satan (Pialat)
Manon Gibot
p. 87–109
RésuméFR :
Dans cet article, nous proposons une réflexion sur la manière dont le cinéma donne à voir l’âpreté du combat intérieur entre la foi et l’expérience du monde. À partir de l’analyse du Septième sceau d’Ingmar Bergman, d’Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski et de Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat – trois films envisagés comme des sources à part entière –, nous soutenons que le cinéma offre un éclairage nouveau sur la thématique théologique qu’est le combat intérieur. Le langage cinématographique, en incarnant la vie spirituelle et en rendant perceptible cette lutte, dépasse la simple représentation ou l’inventaire de ces tensions : il interroge au contraire leur réalité.
EN :
In this article, we reflect on how cinema conveys the harshness of the internal struggle between faith and worldly experience. Based on our analysis of Ingmar Bergman’s The Seventh Seal, Andreï Tarkovsky’s Andreï Rublev, and Maurice Pialat’s Under the Sun of Satan – three films considered as sources in their own right –, we argue that cinema offers new insights into the theological theme of inner struggle. By embodying spiritual life and making this struggle perceptible, cinematic language goes beyond the mere representation or inventory of those tensions : on the contrary, it questions their reality.
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Les visages du Christ sur grand écran : ethnographie d’une retraite spirituelle cinéma
Nolwenn Briand-Delache
p. 111–137
RésuméFR :
Cet article propose un compte rendu et une analyse d’un travail ethnographique mené en retraite spirituelle cinéma catholique. Il s’agit d’opérer une comparaison entre deux moments précis de réception de films autour de la thématique du « visage du Christ ». Cette ethnographie permet d’évaluer l’influence de ces oeuvres cinématographiques sur la spiritualité des retraitants et leur impact dans la construction d’une identité religieuse collective. Cet article propose également une réflexion méthodologique sur les conditions de réalisation d’une enquête, au croisement de l’anthropologie religieuse et des études cinématographiques.
EN :
This article provides a review and an analysis of an ethnographic study undertaken during a Catholic cinema spiritual retreat. The aim was to compare two specific moments of film reception involving the theme of “Christ’s face”. This ethnography can assess the influence of those cinematographic works on the spirituality of the retreaters and their impact on the elaboration of a collective religious identity. It includes a methodological reflection on the conditions of carrying out a survey, at the crossroads of religious anthropology and film studies.
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Du père céleste aux pères terrestres : réflexions sur la paternité dans le cinéma évangélique des frères Kendrick
Yann Vincent Fanti
p. 139–164
RésuméFR :
Cet article s’intéresse au cinéma des frères Kendrick, pasteurs évangéliques reconvertis en réalisateurs, et interroge le discours sur la paternité que présente leur filmographie. En mobilisant le concept de masculinité hégémonique, il s’agit de rendre intelligible la théorie du genre sous-tendue par les films des deux frères et de montrer en quoi cette théorie du genre s’inscrit, en définitive, dans la continuité de leur pratique pastorale. En effet, cet article cherche à démontrer que le rôle du cinéma évangélique des frères Kendrick relève d’une volonté de faire exister l’image comme un outil de transmission théologique.
EN :
This article explores the cinema of the Kendrick brothers, evangelical pastors turned filmmakers. It analyses the fatherhood discourse they incorporate in their filmography. By mobilizing the concept of hegemonic masculinity, this study aims to elucidate the gender theory underlying the Kendrick brothers’ films and to demonstrate how this theory ultimately aligns with the continuity of their pastoral practice. Indeed, this article seeks to show that the role of the Kendrick brothers’ evangelical cinema is rooted in a deliberate intention to use the image as a tool for theological transmission.
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Une narration intime de l’expérience du salut dans The Tree of Life : analyse du film de Terrence Malick à partir de la sotériologie tillichienne
Nathalie Plaat-Goasdoué
p. 165–187
RésuméFR :
Toute la pensée du théologien et philosophe Paul Tillich est traversée par un souci de réfléchir l’expression du mystère chrétien en termes ontologiques (Sesboüé, 1981). La sotériologie tillichienne s’attarde ainsi à penser les conditions existentielles de l’homme comme une forme d’aliénation de sa nature essentiellement bonne. L’homme expérimenterait le passage de l’essence à l’existence dans une symbolique où, de manière cyclique ou successive, il serait habité par les phases de l’innocence rêveuse (le jardin d’Eden), de la chute (le péché) puis de la possibilité d’un salut (retournement) dans lequel il s’agirait pour lui « d’accepter d’être accepté en dépit du fait qu’il se sente inacceptable » (Tillich, 1949 : 267). Le film The Tree of Life du réalisateur Terrence Malick nous permet de suivre les membres d’une famille qui, face à la perte d’un des fils, vivent chacun des phases qu’il nous sera possible d’analyser à partir de la sotériologie tillichienne (innocence rêveuse, péché, chute et salut).
EN :
The entire body of work of theologian and philosopher Paul Tillich is permeated by a desire to shape the expression of the Christian mystery in ontological terms (Sesboüé, 1981). Tillichian soteriology focuses on man’s existential conditions as a form of alienation from its essentially good nature. Man would experience the passage from essence to existence in a symbolic manner where, contiguously or successively, he would be inhabited by the phases of dreamy innocence (the Garden of Eden), the fall (sin), and then the possibility of salvation (reversal), in which he would have to « accept to be accepted despite the fact that he feels unacceptable » (Tillich, 1949 : 267). The Tree of Life, by director Terrence Malick, lets us accompany members of a family, which is faced with the loss of one of their sons, each member going through phases that we will analyze based on Tillichian soteriology (dreamlike innocence, sin, fall, and salvation).
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La religion et la négation d'autrui : de l'exclusion métaphysique
David De Meyer
p. 189–210
RésuméFR :
Au sein de leur corpus, les religions développent un principe de différenciation entre l’intérieur et l’extérieur de leur système de référence respectif. À partir de celui-ci, une valeur fondamentale de nature métaphysique se promeut comme l’essence vraie et universelle, et projette dans le faux les autres valeurs. Ce principe aboutit à la négation de l’ontologie de l’autre. Si la rencontre d’ensembles distincts peut générer des syncrétismes, l’objet de cet article est d’étudier le processus inverse – celui de l’herméticité. Le texte propose une lecture interdisciplinaire du mépris que certains discours religieux peuvent établir et entretenir. L’analyse de ce processus de négation de l’autre, qui se décrit en deux temps, d’abord par une acception puis par un rejet, a vocation de questionner, sous un angle religiologique, le lien entre la pensée de l’universel, les représentations mentales et l’altérité, autant que les (im)possibilités de l’oecuménisme et du vivre-ensemble.
EN :
Within their corpus, religions develop a differentiation principle between those inside and outside their system of reference. From this principle, a fundamental value, of a metaphysical nature, is promoted as the true and the universal essence, thus considering all other values as false. In fact, this principle ends up negating the ontology of the other. While the encounter of distinct traditions can generate syncretism, the aim of this article is to study the opposite process – that of hermeticity –, and to propose an interdisciplinary study of contempt that certain religious discourses can foster and maintain. The analysis of this two-stage process of negation of the other, first, by acceptance and, then by rejection, questions, from a “religiological” angle, the link between the view of the universal, mental representations, and otherness, as well as the (im)possibilities of ecumenism and of coexistence.
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La démonologie de Dom Augustin Calmet (1672–1757) : continuité et rupture avec la tradition
Patrick Snyder
p. 211–240
RésuméFR :
Le premier tome du Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc. (1751) de Dom Augustin Calmet porte sur la démonologie. Dans ce traité sont approfondis plusieurs éléments de démonologie publiés dans ses analyses et dissertations bibliques. Cet article présente les thèmes les plus importants : le pouvoir des mauvais anges, l’exorcisme, le sabbat des sorcières et la permission de Dieu. Sur chacun de ces thèmes, nous comparons comment Dom Calmet se situe par rapport à ses principales sources démonologiques. Cet érudit des grands traités démonologiques défend l’existence du Diable, tout en réfutant plusieurs croyances présentées dans ces traités. Nous soutenons que, dans ce XVIIIe siècle caractérisé par la perte de l’hégémonie des démonologues, Dom Calmet cherche une voie raisonnable entre la tradition démonologique, la crédulité populaire et la nouvelle critique des Lumières.
EN :
The first volume of Dom Augustin Calmet’s Treatise on the Apparitions of Spirits and on Vampires or Ghosts of Hungary, Moravia, etc. (1751) focuses on demonology. In this treatise, he expands on several elements of demonology published in his biblical analyses and dissertations. This article presents the most important themes: the power of evil angels, exorcism, the witches’ sabbath, and God’s permission. On each of these themes, we compare how Dom Calmet relates to his main demonological sources. This scholar of the great demonological treatises defends the existence of the Devil, while refuting several beliefs presented in these treatises. We argue that, in this XVIII century caracterised by the loss of the hegemony of demonologists, Dom Calmet seeks a reasonable path between demonological tradition, popular credulity, and the new criticism of the Enlightenment.