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Le pont

Entre brouillard et cicatrices : le corps-territoire comme lieu de résistance[Notice]

  • Claudia Bernal

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  • Claudia Bernal
    Université du Québec à Chicoutimi

L’objectif de ce texte est de retracer le processus de recherche-création mené à terme durant mon stage postdoctoral en Colombie entre novembre 2022 et avril 2023. J’ai conçu et produit l’oeuvre Entre brouillard et cicatrices, résister / Entre niebla y cicatrices, resistir, une installation performative dans laquelle j’abordais le concept de corps-territoire. J’ai traversé les hautes montagnes colombiennes des paramos de Sumapaz et de Rabanal, la région de Chorro de Oro (Guateque) et le village de Sutatausa. Habiter ces paysages, ces territoires autant géographiques qu’affectifs m’a permis d’explorer mon propre corps-territoire ainsi que d’autres corps-territoires humains et autres qu’humains avec lesquels je m’identifie comme femme-artiste-immigrante. Dans ces espaces, nous expérimentons différentes façons d’écouter, de marcher, de voir, de toucher, de sentir et de penser qui m’ont motivée à créer cette oeuvre comme un lieu de poésie et de résistance fait de textures, de sons, d’images et d’actions. En tant que femme-artiste-immigrante, j’ai pris conscience que les protagonistes de mes oeuvres, des femmes mexicaines ou colombiennes, vivaient des expériences semblables aux miennes : des processus de déterritorialisation causés par la guerre et la pauvreté. Elles cherchaient de nouveaux territoires s’ouvrant sur un ailleurs, vers un avenir meilleur. En tant qu’espace, le corps a été associé à la carte géographique, à la prison, à la cage, au territoire. En Amérique latine, la conception du corps en tant que territoire a principalement été élaborée par des féministes et des Autochtones, qui ont abordé le concept de corps-territoire pour analyser leur devenir en tant que sujets d’action contre les pratiques patriarcales et coloniales. Le corps est compris comme un lieu-territoire susceptible de devenir un lieu de résistance et d’expression des réalités sociales et politiques (McDowell, 1999). L’espace est en constante transformation : il est le produit d’actions, de relations et de pratiques sociales (Massey, 2009). Puisque le corps est le premier lieu sur lequel s’exerce le pouvoir, il est aussi le premier territoire à récupérer, à défendre contre les injustices, le patriarcat, le racisme, le machisme et l’extractivisme (Cruz Hernández, 2016; Espinosa Miñoso, Gómez Correal et Ochoa Muñoz, 2014; Di Bella, 2017; Haesbaert, 2020). La relation entre le corps et l’espace est devenue de plus en plus importante dans les sciences sociales. Ce qui m’intéresse, c’est de constater que le corps est un lieu (un espace) et qu’il y a, d’un côté, une relation entre le corps et l’espace, et de l’autre, entre l’espace et l’exercice du pouvoir. Le corps a été abordé en tant que construction sociale; le territoire, comme « lieu » ou « espace » de relations de pouvoir ou d’appropriation. Le contrôle de la société sur les individus n’opère pas seulement sur la conscience ou l’idéologie : « Ce qu’il y a d’essentiel dans tout pouvoir, c’est que son point d’application, c’est toujours, en dernière instance, le corps. Tout pouvoir est physique, et il y a entre le corps et le pouvoir politique un branchement direct » (Foucault, 2003 [1973] : 15). Nous expérimentons notre corps comme faisant partie de nous-mêmes, et non seulement comme un objet externe que nous percevons. Le corps est conçu comme un ensemble de significations vécues, et non comme une réalité matérielle au sens strict. « Être corps, c’est être noué à un certain monde », écrit Maurice Merleau-Ponty; « notre corps n’est pas d’abord dans l’espace : il est à l’espace » (1945 : 173). Le corps est étroitement lié à l’existence de l’être humain, à la construction du sujet et à son identité. Cependant, à la différence des sociétés occidentales, pour beaucoup de sociétés dites « traditionnelles », non individualistes, …

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