Historienne formée à l’Université Laval, Mélanie Lafrance livre ici une version remaniée de sa thèse de doctorat, dirigée par Johanne Daigle et Yves Gingras. Publié aux Éditions du Septentrion, cet ouvrage s’adresse à un lectorat érudit plus large que celui du monde universitaire, sans rien sacrifier de la rigueur scientifique qui caractérise les meilleures recherches en histoire intellectuelle et en histoire des sciences. Lafrance s’intéresse à un pan longtemps négligé du matrimoine scientifique : l’enseignement des sciences dispensé aux jeunes filles par les Ursulines de Québec entre 1800 et 1936. Grâce à une prosopographie minutieuse de plusieurs religieuses enseignantes, elle met en lumière la continuité, la diversité et la richesse d’un savoir scientifique transmis dans un cadre conventuel, souvent perçu à tort comme imperméable aux sciences modernes. L’ouvrage est structuré en trois grandes périodes : la genèse de l’enseignement scientifique (1800-1844), l’émulation tranquille (1844-1903) et la pérennité des sciences (1903-1936). Cette périodisation permet de suivre l’évolution des pratiques pédagogiques, des contenus enseignés et des stratégies d’adaptation des Ursulines dans le contexte des transformations sociales, religieuses et éducatives du Québec. L’un des apports majeurs de ce livre réside dans la richesse exceptionnelle de son iconographie. Les nombreux portraits de religieuses, photographies de cabinets de sciences, herbiers pédagogiques et instruments scientifiques illustrent avec éloquence la matérialité du savoir transmis. Ces images ne sont pas de simples compléments visuels; elles constituent une source à part entière, permettant de construire une véritable prosopographie visuelle des maîtresses de sciences. On découvre ainsi des femmes consacrées, souvent issues de milieux cultivés, qui ont su conjuguer foi, rigueur intellectuelle et passion pour les sciences naturelles, physiques et astronomiques. Cette galerie de portraits contribue à enrichir notre compréhension du rôle des femmes dans la circulation des savoirs scientifiques. En retraçant les trajectoires de figures comme soeur Saint-Augustin Dougherty, soeur Sainte-Croix Holmes ou soeur Sainte-Marie-Madeleine Angers, Lafrance montre comment ces religieuses ont su s’approprier des savoirs souvent perçus comme masculins, les adapter à leur mission éducative et les transmettre à des générations de jeunes filles. Loin d’être de simples exécutantes, elles furent des actrices à part entière de la construction d’un patrimoine scientifique féminin, longtemps occulté par l’historiographie. Notons aussi à ce chapitre le poids surprenant des Ursulines d’origine américaine ou irlandaise, souvent des converties ou d’anciennes pensionnaires, qui se sont révélées de véritables locomotives dans l’évolution des programmes d’enseignement et dans une utilisation décomplexée des sciences. L’analyse de Lafrance s’appuie sur une documentation impressionnante : archives conventuelles, manuels scolaires, correspondances, notes de cours, objets scientifiques, etc. Elle met en évidence les réseaux de circulation du savoir, qu’il s’agisse de dons d’instruments par des membres du clergé, d’échanges avec des institutions européennes ou nord-américaines, ou encore de l’acquisition de manuels en anglais et en français. Loin d’être repliées sur elles-mêmes, les Ursulines de Québec apparaissent comme des médiatrices culturelles, attentives aux évolutions pédagogiques et scientifiques de leur temps. L’ouvrage s’inscrit dans une historiographie renouvelée de l’éducation des filles, attentive aux circulations transnationales, aux hybridations culturelles et aux tensions entre tradition religieuse et modernité scientifique. Il dialogue avec les travaux canadiens, états-uniens ou français, tout en apportant une contribution originale par son ancrage québécois et son approche prosopographique. On regrettera toutefois que la facture matérielle du livre ne soit pas à la hauteur de son contenu. On se serait attendu à une meilleure qualité du papier, ce qui nuit à la lisibilité. La couverture, peu épaisse, donne aussi une impression de fragilité qui contraste avec la solidité de l’argumentation. Ces choix éditoriaux, sans doute dictés par des considérations économiques, affaiblissent quelque peu l’aspect visuel et tactile d’un ouvrage qui aurait …
Mélanie Lafrance. Femmes porteuses de savoirs scientifiques : les Ursulines de Québec et l’enseignement des sciences aux filles (1800-1936), Québec, Éditions du Septentrion, 2024, 220 p.[Notice]
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Dominique Laperle
Université du Québec à Montréal
