Gérard Bergeron (1922-2002) est une figure majeure de l’histoire de la pensée québécoise. Pourtant, hormis quelques spécialistes, les plus jeunes sont peu susceptibles de le connaître. L’ouvrage de David Olivier fait oeuvre utile en documentant méticuleusement son parcours, rappelant au lectorat d’aujourd’hui que Bergeron aura été un pionnier de la science politique québécoise et, surtout, un intellectuel public incontournable pendant presque toute la seconde moitié du xxe siècle. Olivier revient rapidement sur la trajectoire de vie de Bergeron. Il nous apprend qu’il a grandi dans la région de Québec et qu’il a étudié la sociologie avec le père Georges-Henri Lévesque à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, avant d’y enseigner lui-même à partir de 1950. Lorsque le tout premier département de science politique du Québec est créé, en 1954, à l’Université Laval, Gérard Bergeron en est le premier secrétaire (et Maurice Lamontagne, le premier directeur). Dix ans plus tard, Bergeron soutient sa thèse de doctorat à l’Université de Paris; elle sera publiée l’année suivante sous le titre Fonctionnement de l’État. Ce livre, préfacé par Raymond Aron, aura un vif retentissement aussi bien en France qu’au Québec et consolidera l’autorité intellectuelle de Bergeron. Durant sa carrière de professeur, à l’Université Laval jusqu’en 1981, puis à l’ENAP jusqu’en 1991, Bergeron mènera d’intenses activités de recherche, publiant notamment plus de vingt ouvrages. En parallèle à ses travaux de savant, Bergeron interviendra avec vigueur dans le débat public, signant quelque 200 articles publiés dans les médias québécois (surtout Le Devoir) entre 1956 et 1998. Le livre de David Olivier, structuré de façon chronologique, s’intéresse surtout à ces articles, incluant ceux publiés sous le nom de plume d’Isocrate entre 1956 et 1963, dans un contexte où la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, réputée très progressiste, apparaissait polarisante et où la notoriété scientifique de Bergeron n’était pas encore établie. Que retenir de toutes ces interventions médiatiques? Olivier insiste sur l’éthique intellectuelle de Bergeron, qui s’astreignait à intervenir strictement à titre d’expert, plutôt qu’à titre de citoyen ordinaire, et de la façon la plus susceptible de générer un débat démocratique productif, avec tout ce que cela implique de civilité, de retenue et de sensibilité. Bergeron aura surtout commenté la vaste question de la place du Québec au sein du Canada, du début de la Révolution tranquille au lendemain du référendum de 1995. Pendant tout ce temps, Bergeron aura réussi à intervenir avec force et régularité sans jamais révéler son « camp ». Il se disait adepte du « non-branchisme », n’étant « branché » ni dans le camp souverainiste ni dans le camp fédéraliste. Était-il réellement non branché, au point, disons, de voter blanc aux référendums de 1980 ou de 1995? Sans doute pas, la position de Bergeron étant plutôt la suivante : la science ne permet pas de trancher une question aussi politique que celle du statut du Québec, il ne peut donc, à titre de scientifique, publiquement se « brancher », alors que ses opinions personnelles, celles qu’il porte à titre de citoyen, ne sont pas d’intérêt public. Bergeron se permettait ainsi de critiquer les deux camps, souverainiste et fédéraliste, de la façon la plus rigoureuse possible intellectuellement. Toutefois, Olivier ne le souligne peut-être pas assez, Bergeron va quand même au-delà de sa stricte neutralité scientifique en défendant un certain nombre de positions, à proprement parler, politiques, par exemple la reconnaissance de la spécificité du Québec dans le contexte du fédéralisme canadien. Bergeron apparaît en fait souvent plus « centriste » que « non branchiste », adepte d’une voie mitoyenne, celle d’un fédéralisme renouvelé en profondeur. Sur …
David Olivier. Penser le Québec au quotidien : l’engagement intellectuel de Gérard Bergeron, 1956-1998, Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, 258 p.[Notice]
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Gabriel Arsenault
Université de Moncton
