Les chercheurs et chercheuses ont depuis longtemps relégué l’État de New York à l’arrière-plan du récit historique franco-américain. Peut-être en raison des Petits Canadas plus populeux — et généralement mieux connus — sis sur les fleuves Androscoggin, Merrimack et Blackstone, les synthèses d’histoire franco-américaine portent pour la plupart sur les six États de la Nouvelle-Angleterre. Les titres des ouvrages de Ralph D. Vicero, Gerard J. Brault, Yves Roby et Armand Chartier font d’ailleurs explicitement référence à cette région. Si Eloïse Brière, Cynthia Fox et Susan Ouellette ont produit des travaux novateurs permettant d’élargir notre champ de vision, Catholics across Borders enrichit la littérature savante par son étude détaillée d’une communauté située près du lac Champlain, une étape majeure dans l’intégration de l’État de New York dans un plus vaste contexte historiographique. Mark Paul Richard nous est connu pour ses monographies Loyal but French (2008) et Not a Catholic Nation (2015) en plus d’articles savants portant sur des dimensions peu connues de l’épopée franco-américaine. Dans Catholics across Borders, il se penche sur les familles canadiennes-françaises émigrées et le réseau institutionnel qu’elles ont aidé à construire à Plattsburgh. L’ouvrage reflète un accès privilégié aux archives locales — Richard est professeur d’histoire à la State University of New York à Plattsburgh — mais aussi un énorme travail de dépouillement dans divers diocèses et dans les archives de communautés religieuses qui ont participé au développement de la ville. Le produit de ces recherches permet de mieux saisir l’évolution des Petits Canadas en marge des centres de production textile et dans les régions frontalières canado-américaines. En déplaçant le cadre géographique de l’histoire franco-américaine, Richard nous invite aussi à revoir les bornes temporelles du champ de recherche. L’histoire francophone du nord de l’État de New York ne débute pas après la guerre de Sécession (1861-1865), mais plus d’une décennie plus tôt. Dès les années 1850, les immigrants canadiens à Plattsburgh s’impliquent en politique et célèbrent leur fête patronale. L’implication administrative et financière des Oblats permet la fondation d’une paroisse nationale ; les Soeurs grises suivent et établissent une école confessionnelle en 1860. Comme l’indiquent les deux premiers chapitres, qui dépeignent le milieu institutionnel des « Francos », la guerre ne semble freiner ni le développement de ces institutions ni l’accroissement démographique canadien-français. Au milieu des années 1860, la population catholique de la ville dépasse largement le nombre de protestants. Le troisième chapitre porte sur des controverses qui laissent paraître une conscience politique aiguisée par les affaires publiques du Canada (la pendaison de Louis Riel, par exemple), mais aussi par l’arène politique du pays d’adoption. Le National, organe démocrate de Benjamin Lenthier, alimente un engagement qui est de toute évidence transfrontalier chez les Canadiens et les Canadiennes de Plattsburgh. Dans les chapitres qui suivent, nous assistons à la création de conseils locaux de l’Union Saint-Jean-Baptiste, l’arrivée des Frères de l’Instruction chrétienne puis la fondation d’un hôpital par les Soeurs grises. Cet hôpital ne manquera pas de froisser une profession médicale toujours dominée par des hommes. Or, en général, c’est l’absence de conflit qui démarque le récit que développe Richard. La forte population francophone, la présence d’ordres religieux aux origines diverses (l’appendice en fait état), l’ouverture des institutions catholiques aux non-croyants puis l’utilité économique et politique des familles immigrées semblent prévenir, au niveau local, les luttes franco-irlandaises et les dérives xénophobes qui marquent d’autres régions du Nord-Est. Or, on observe des bornes raciales bien tracées : les « Francos » de Plattsburgh assistent aux spectacles de ménestrels qui ridiculisent et méprisent la population afro-américaine. Voilà peut-être une dimension de l’adaptation d’un groupe ethnique minoritaire à une …
Richard, Mark Paul. Catholics across Borders. Canadian Immigrants in the North Country, Plattsburgh, New York, 1850-1950. Albany NY, SUNY Press, 2024, 354 p.[Notice]
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Patrick Lacroix
Université du Maine à Fort Kent
