L’historiographie de l’éducation en Louisiane s’est longtemps appuyée sur des récits traditionnels centrés sur des événements et des personnages marquants à La Nouvelle-Orléans au début de la colonisation française, et sur l’origine de l’enseignement public dans le contexte du mouvement angloprotestants des écoles communes après la guerre de Sécession. L’ouvrage de Petra Munro Hendry propose une analyse novatrice et approfondie qui commence avec la fondation de la Louisiane en 1685 et se termine avec le jugement historique de l’affaire Plessy c. Ferguson en 1896 (légalité de la ségrégation raciale à l’école). Dans ce récit alternatif sur la longue durée, l’auteure met l’accent sur les influences transocéaniques, les changements de régime et les mouvements transcontinentaux qui ont influencé les sujets/citoyens éduqués. Hendry utilise le concept de « pédagogies créoles » pour souligner que les citoyens éduqués étaient un groupe hétérogène, et elle met en scène des récits sur l’éducation à la périphérie des Caraïbes, sur la côte du golfe du Mexique. Le livre comprend cinq chapitres présentés en ordre chronologique et s’ouvre sur les activités missionnaires des Jésuites et des Ursulines dans la Louisiane coloniale. Hendry a recours à des études microhistoriques pour se plonger dans les débuts de l’histoire de l’éducation, longtemps relégués dans l’ombre. Au début du 18e siècle, l’éducation dans le nord de la Louisiane vise à modeler la population autochtone pour en faire des indigènes dociles et obéissants grâce à leur conversion au catholicisme. Au départ, les mariages mixtes sont considérés comme un moyen d’imposer le processus de francisation, accélérant le projet jésuite d’une Église catholique universelle, multiraciale et multiethnique. Le centre géopolitique de la Louisiane coloniale française se déplace ensuite vers le sud, à La Nouvelle-Orléans, où Jésuites et Ursulines établissent une forte présence. Les Ursulines jouent un rôle important dans l’éducation des filles et des jeunes femmes issues de trois populations culturellement différentes : les Françaises, les Autochtones et les Africaines (esclaves ou libres). Elles voient les défis inédits du pluriculturalisme et du plurilinguisme qu’elles doivent relever comme une occasion d’éduquer toutes les filles et de créer une culture catholique universelle. Le chapitre 3 se focalise sur l’afflux massif de réfugiés après la révolution haïtienne et les premières années de la Louisiane américaine. Pour le nouveau gouverneur du territoire, William C.C. Claiborne, l’éducation est un moyen potentiel d’unir une population polyglotte, mais il est freiné par le refus d’augmenter les impôts pour financer les écoles. Les réfugiés nouvellement arrivés redynamisent l’éducation à La Nouvelle-Orléans en créant de petites écoles dans le quartier français et le faubourg Tremé. L’auteure revient sur l’éducation des filles de couleur libres après l’abandon par les Ursulines de leur position dominante. Elle retrace avec brio la nouvelle orientation de l’éducation féminine sous l’égide des Soeurs de la Sainte-Famille, une congrégation nouvellement fondée et dirigée par Henriette Delille, une femme de couleur libre. Hendry note que cet ordre religieux catholique est « ancré dans une longue histoire d’activisme éducatif dans un circuit pédagogique transatlantique, transnational et interracial » (p. 212). L’enseignement public fait son apparition dans les années 1840, sous la forme d’un système réservé aux Blancs et fortement influencé par le réformateur de l’éducation Horace Mann, du Massachusetts. Le chapitre 4 est consacré à la réponse afro-créole à l’éducation publique réservée aux Blancs privilégiés. L’Institution catholique des orphelins dans l’indigence (surnommée l’Institut catholique ou l’école Couvent) est fondée en 1848 par une coalition d’hommes de couleur libres éminents qui utilisent les biens laissés par Marie Justine Couvent dans son testament. L’école est une source de fierté civique pour les « gens de couleur libres », et ses anciens élèves forment …
Hendry, Petra Munro. Reimagining the Educated Citizen. Creole Pedagogies in the Transatlantic World, 1685-1896. Ann Arbor, University of Michigan Press, 2023, 482 p.[Notice]
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Melissa Daggett
Chercheuse indépendante
Traduit de l’anglais
