En octobre 2023, la ministre des Enseignements Secondaires du Cameroun publiait un communiqué indiquant que 1573 enseignant.e.s avaient abandonné leurs postes et se trouvaient pour la plupart au Canada. En même temps, bien que les annuaires statistiques ne donnent pas assez de précisions sur la pénurie enseignante, celle-ci est une réalité au regard de l’emploi de Maîtres des Parents ou communautaires et d’enseignants vacataires non-fonctionnaires (27,44 % au primaire et 16,12 % au secondaire en 2022), et des ratios adoptés sur le plan international. Ce communiqué faisait partie d’un dispositif de ralentissement des départs d’agent.es de l’État vers des pays étrangers consistant à donner la possibilité aux citoyens de signaler les cas d’abandon de poste, à durcir les conditions de délivrance des authentifications de diplômes, et à surveiller les aéroports afin de mieux repérer ces départs. Ces nouvelles mesures traduisent l’inquiétude des pouvoirs publics, confrontés à la détermination d’un nombre croissant de fonctionnaires à quitter le Cameroun, dans un contexte mondial fortement marqué par une pénurie d’enseignant.e.s incitant plusieurs pays du Nord à recruter des enseignant.e.s formé.e.s à l’étranger. L’émigration d’enseignant.e.s camerounais.e.s, estimée à plusieurs milliers de personnes par année, apparait s’inscrire dans la logique d’un marché de l’emploi de plus en plus globalisé, mais également « dans des courants d’attraction et de répulsion façonnés par tout un ensemble de données économiques et sociales dans le pays d’origine comme dans le pays d’accueil » (Gaillard et Gaillard, 2006, p. 40). Ces mouvements migratoires d’enseignant.e.s formé.e.s font émerger plusieurs interrogations : quelles sont les motivations, les stratégies et les effets de l’émigration d’enseignant.e.s camerounais.e.s au Canada ? Nous répondons à ces questions sur la base d’une enquête nourrie par des données issues d’entretiens et l’exploitation de la documentation officielle et médiatique sur le phénomène : interviews, circulaires et communiqués ministériels, publications dans les fora d’enseignant.e.s sur les réseaux sociaux (en particulier WhatsApp et Facebook). Le Cameroun indépendant a connu sur le plan économique et social trois périodes qui ont marqué la profession enseignante. La première peut être qualifiée de « 25 glorieuses » (de 1960 à 1985), car renvoyant à une période de croissance soutenue. Durant cet « âge d’or », dont l’évocation par les personnes qui l’ont vécu est toujours teintée de nostalgie, l’enseignant camerounais bénéficiait d’une rémunération en hausses régulières, de conditions de travail et de vie acceptables et d’une considération sociale valorisante. Puis sont venues les années d’austérité et d’ajustement structurel (1986-2005) caractérisées par deux baisses successives de salaires, la dévaluation du franc CFA, le gel des recrutements à la fonction publique. Cette période qui a favorisé l’apparition des statuts précaires d’enseignants (maîtres des parents, instituteurs et professeurs vacataires, etc.) est celle dite de la « génération sacrifiée ». Enfin a suivi la période de reprise timide, avec l’adoption des politiques de contractualisation pour répondre plus efficacement aux engagements liés à l’Éducation pour tous (EPT) (Dembélé et al., 2023). Bien que le phénomène d’expatriation soit connu de longue date, l’actuelle génération d’enseignant.e.s est celle qui aspire le plus à quitter le Cameroun, ciblant le Canada et certains pays occidentaux. La fuite des compétences en général et celle des enseignant.e.s en particulier est alimentée d’une part par les pressions familiales et celles des pairs. D’autre part, le phénomène est exacerbé par l’émergence des programmes de recrutement des professionnels formés à l’étranger, initiés par les gouvernements des pays occidentaux, et soutenus à travers des médias sociaux qui aident à entretenir l’illusion d’une destination perçue comme un « paradis ». Déçu.e.s par l’environnement local, les enseignant.e.s camerounais.e.s espèrent obtenir ailleurs une rémunération satisfaisante et des conditions de vie meilleures. Dans ce …
Parties annexes
Bibliographie
- Dembélé, M., Sirois, G., Abdourhaman, I., Azoh, F. J., Kyélem, M., Sakho, I. et Bacha, M. (2023). Attirer, former et retenir des enseignant.es compétent.es au primaire en Afrique subsaharienne francophone : un état de la situation au Burkina Faso, au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Revue internationale d’éducation de Sèvres, 94, p. 95-106. ttps://journals.openedition.org/ries/14661
- Gaillard, A-M. et Gaillard, J. (2006). Fuite des cerveaux, circulation des compétences et développement en Afrique. Un défi global. Dans M. Pilon (dir.) Défis du développement en Afrique subsaharienne : l’éducation en jeu. CEPED, p.37-65.
- The Canadian Magazine of Immigration (2024). Cameroonian Immigrants in Canada https://canadaimmigrants.com/cameroonian-immigrants-in-canada/

