Ce numéro thématique des Cahiers de recherche sociologique s’inscrit dans la continuité d’un projet de recherche financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), intitulé « Les déplacés à l’aune de la construction d’hospitalité ». Son objectif initial était de documenter les pratiques d’hospitalité à la suite des déplacements forcés développées par et entre les populations déplacées ainsi qu’avec la population locale dans divers contextes à travers les Amériques : Mexique, Guatemala, République dominicaine, Haïti, Colombie, Brésil et les populations autochtones au Canada. Les textes réunis témoignent de l’évolution du projet et de la diversité des terrains qui ont émergé au fil du temps. Ils montrent comment, dans des conditions marquées par la contrainte, les personnes déplacées élaborent des formes d’agentivité – individuelles et collectives – qui transforment les espaces d’attente, de transit ou de relégation en lieux d’invention sociale. L’équipe interdisciplinaire, formée de chercheur.es en sociologie, anthropologie, science politique et géographie, visait une analyse multidimensionnelle de l’hospitalité comme phénomène social, politique et spatial. Ce projet n’aurait pas vu le jour sans la vision et l’engagement d’André Corten, intellectuel hors norme qui nous a quittés en mai 2019, peu de temps après avoir amorcé cette recherche. Il avait convaincu l’équipe associée à ce projet que l’étude de l’hospitalité devait dépasser les cadres théoriques établis pour saisir les pratiques concrètes d’hospitalité qui émergent dans les marges, là où les populations précarisées inventent, malgré tout, des formes de vivre-ensemble. André Corten, qui avait consacré sa vie à comprendre les imaginaires politiques et sociaux en Amérique latine et dans les Caraïbes, voyait dans l’hospitalité bien plus qu’un objet d’étude : c’était pour lui un défi fondamental de notre époque face aux politiques de fermeture et d’exclusion. Six jours avant son décès, dans ce qui allait être son dernier message, il nous écrivait : « J’aurais tant aimé pouvoir travailler davantage ensemble sur notre magnifique projet. » Ces mots témoignent de sa passion pour une recherche engagée qui refuse de séparer rigueur intellectuelle et engagement politique. Ce numéro lui est donc dédié, dans l’espoir de poursuivre son travail de dévoilement des capacités politiques des populations marginalisées et de leur contribution essentielle à la construction d’un monde plus juste. Les migrations forcées constituent aujourd’hui l’un des défis sociopolitiques majeurs du XXIe siècle. Selon les données les plus récentes des Nations Unies, le nombre de personnes déplacées de force à travers le monde a atteint, en 2024, un record historique de 123,2 millions, soit une augmentation de 7 millions par rapport à l’année précédente (2023). Autrement dit, 1 personne sur 67 dans le monde vit désormais en situation de déplacement forcé (HCR, 2025, p. 6). Cette population comprend environ 73,5 millions de personnes déplacées internes – soit près de 60 % du total mondial –, 8,4 millions de personnes demandeuses d’asile (en hausse de 22 % par rapport à 2023, un record), et 5,9 millions de réfugié.es palestinien.nes relevant de l’UNRWA. Elle inclut également quelque 31 millions de réfugié.es reconnu.es par le HCR et 5,9 millions de personnes nécessitant une protection internationale sans toutefois répondre strictement à la définition de la Convention de Genève de 1951, comme les ressortissant.es vénézuélien.nes ou ukrainien.nes bénéficiant d’un statut temporaire (HCR, 2025, p. 2 et 3). Comprendre la catégorie des personnes déplacées et migrantes forcées suppose dès lors d’adopter une perspective sociologique, plutôt que de s’en tenir aux strictes définitions juridiques. Celle-ci englobe non seulement les personnes déplacé.es, réfugié.es et demandeuses d’asile, mais aussi les individus contraints de quitter leur lieu d’origine pour des raisons de survie économique, sociale ou environnementale, souvent indissociables des dynamiques …
Parties annexes
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