Le numéro thématique qui fait l’objet de cette note critique porte sur le colonialisme et ses espaces au Québec. Il convient donc, avant toute chose, de se situer : j’écris ces mots dans un lieu appelé aujourd’hui Sillery, perché au-dessus d’une vaste étendue d’eau nommée le fleuve Saint-Laurent. S’ils se fondent au paysage, l’un et l’autre toponymes sont pourtant venus de loin : De même, l’appellation du fleuve est d’origine outre-Atlantique : Prenant appui sur ces noms de lieux, le cortège des références étrangères et religieuses s’incarne dans l’espace physique du quartier. Si je descends l’avenue Maguire – nommée en l’honneur du curé Alexandre-Eustache Maguire (1854-1934) –, j’arrive à l’église Saint-Michel-de-Sillery, dont le clocher effilé perce le ciel. Il forme un triangle avec, dans la partie ouest du parvis, la statue de Marie érigée « à la gloire de l’Immaculée » lors de la visite du pape Jean-Paul II au Canada en 1984. À l’est, un ensemble statuaire complète la trinité : il s’agit des Saints-Martyrs canadiens, « morts pour la cause parmi les “sauvages” du Canada ». Ces trois pôles s’imbriquent pour dominer le fleuve, projetant le récit missionnaire là où le regard porte. Fort de son arrondissement patrimonial, le secteur Sillery et, plus largement, toute la ville de Québec, s’impose comme un haut lieu du colonialisme français en Amérique. Étalant sa toile de géosymboles d’un bout à l’autre du territoire, la « Nouvelle-France » capture les lieux, tait la dépossession et territorialise sa grammaire conquérante. Aussi banale que violente, cette géographie est mon quotidien. C’est dire que je suis littéralement enchâssée dans les espaces du colonialisme au Québec au moment où je déroule ces phrases. Comment extirper de sa pensée ces endroits partout nommés et racontés par les colons et les missionnaires ? Çà et là pointent des fragments originaux dans les interstices du discours dominant : toujours prise au filet colonial, il me faudra emprunter la promenade Samuel-De Champlain, baptisée ainsi en l’honneur du « géographe, explorateur et fondateur de Québec », mais si je pousse plus à l’ouest, j’atteindrai le boisé de Tequenonday – rare toponyme autochtone que j’ai croisé sur ma route – où les fouilles archéologiques ont mis au jour des artéfacts des Premiers Peuples remontant à plus de 5000 ans. J’habite donc Tequenonday, soit « l’autre versant de la montagne » en langue wendat, là où « [e]n 1637, les Jésuites ont fondé la mission de Sillery, où des Hurons-Wendat se sont établis afin de se convertir à la religion chrétienne ». Mais j’habite aussi Uepishtikueiau : « La tradition orale des Innus désigne ce lieu par le même accident géographique retenu par les Micmacs, mais par un substantif descriptif plutôt qu’une métaphore : “Uepishtikueiau” signifiant “détroit”. » À quel toponyme, à quelle histoire autochtone faudrait-il que je m’accroche pour dire les lieux que j’habite ? Et puisque ces toponymes et récits sont multiples, quels sont les jeux de pouvoir qui continuent d’étendre leur toile et d’enchevêtrer les significations ? Mais il faudrait surtout inscrire ces mémoires au présent : au-delà des traces archéologiques et de l’aspect performatif des commémorations et reconnaissances territoriales, où suis-je maintenant ? Pourquoi ces silences, alors que les récits oraux, et écrits, sont riches d’information sur les présences autochtones dans ce qu’on appelle aujourd’hui Québec ? Les textes réunis ici explorent ces questionnements, entre autres, pour jeter un nouvel éclairage sur le rapport du Québec au colonialisme. En sa condition de petite nation et de « société neuve », l’histoire du Québec francophone post-conquête s’inscrit d’abord sous le signe de la survivance. Bien que l’expansion démographique entraîne l’exil …
Bien nommer les lieux, ou comment se sortir du colonialisme implanté dans la pensée québécoise[Notice]
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Caroline Desbiens
0000-0002-8301-1308 Chaire de recherche du Canada en patrimoines et paysages autochtones, Département de géographie, Université Laval
