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Comptes rendus

Thorstein Veblen, L’instinct artisan et l’état des arts industriels, Paris, Garnier Flammarion, 2024, 302 pages [Record]

  • Marc-André Gagnon

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  • Marc-André Gagnon
    Professeur titulaire, École d’administration et de politique publique, Université Carleton, ma.gagnon@carleton.ca

Thorstein Veblen (1857-1929) est un économiste et sociologue américain qui a marqué l’histoire de la pensée sociale et économique par son approche institutionnaliste et sa critique acerbe des dynamiques culturelles et économiques de son époque. Malgré une œuvre intellectuelle prolifique et une contribution théorique importante, il n’obtiendra jamais de poste permanent dans une université américaine et vivra ses dernières années dans une pauvreté austère. Pendant longtemps, seulement deux des neuf ouvrages de Veblen ont été traduits en français : Théorie de la classe de loisir (The Theory of the Leisure Class : An Economic Study of the Evolution of Institutions) publié chez Gallimard (Coll. « TEL », 1970) et Les ingénieurs et le capitalisme (The Engineers and the Price System) publié chez Gordon and Breach, 1971 (mais aujourd’hui introuvable). Anthony Valois avait traduit La Théorie de l’entreprise d’affaires (The Theory of Business Enterprise) aux Éditions PGDR en 2018 ; il nous offre maintenant une traduction efficace de l’ouvrage L’instinct artisan et l’état des arts industriels (The Instinct of Workmanship and the State of Industrial Arts, 1914). L’instinct artisan et l’état des arts industriels marque une volonté pour Veblen de synthétiser les éléments clés de son œuvre anthropologique et socio-économique. Peut-être déçu que son apport théorique dans la Théorie de la classe de loisir (1899) n’ait pas été pris au sérieux, Veblen propose ici une synthèse théorique de l’évolution des sociétés humaines à travers les âges tout en y insérant sa contribution économique développée dans la Théorie de l’entreprise d’affaires (1904). La richesse de l’ouvrage nous fait entrer dans les eaux profondes de Veblen en permettant de mieux comprendre l’évolution de l’interaction entre les instincts humains, le niveau de complexité technologique de la société, les habitudes de pensée, les fondements épistémiques du savoir, les dynamiques de distinction sociale et l’institution de la propriété. En filigrane de cette analyse, on retrouve toutefois une volonté claire d’articuler une critique impitoyable de la réalité du capitalisme corporatif en démontrant à quel point les institutions sociales du moment sont mésadaptées par rapport à la réalité technologique en cette aube du vingtième siècle. Malheureusement pour nous, Veblen s’est donné peu de peine pour rendre son ouvrage accessible au lecteur. Son analyse y est déployée sur un ton quelque peu monocorde, sans réel point de repère et avec peu d’efforts pour organiser sa pensée. L’ouvrage contient sept chapitres (incluant l’introduction) qui ne contiennent aucune section ou sous-titre. On n’y retrouve ni question de recherche claire ni hypothèse explicite. La périodisation de l’histoire ne va pas toujours de soi et la présentation des périodes oblige parfois des sauts et des retours en arrière qui complexifient peut-être inutilement l’ouvrage. D’une certaine manière, il faut presque connaître au préalable les théories de Veblen pour pouvoir suivre et apprécier cet ouvrage qui visait pourtant à faire connaître ses théories. La qualité de la traduction facilite toutefois la tâche au lecteur et la préface que j’ai écrite pour l’ouvrage propose une initiation rapide aux principaux éléments conceptuels utilisés par Veblen. Un lecteur suffisamment aventurier pour se lancer dans cet ouvrage ne pourra que reconnaître l’érudition spectaculaire de Veblen tout en étant amené à remettre en question certaines de ses préconceptions sur la nature humaine et l’évolution de l’histoire. Veblen est souvent considéré comme le fondateur de l’institutionnalisme, une école de pensée économique qui privilégie l’étude des institutions dans l’évolution des sociétés. Il définit les institutions comme des habitudes de pensée et de comportement, héritées du passé et souvent devenues des fins en soi. Ces structures sociales, bien qu’utiles à leur origine, peuvent devenir « imbéciles …

Appendices