Je me dois de remercier les auteurs pour cette « réponse à Benoît Lévesque » qui clarifie leur analyse de la « tradition collectiviste » et la portée de leur programme de recherche. D’une part, le ton adopté dans cette réponse invite à un dépassement des approches existantes ; d’autre part, les précisions apportées font en sorte que j’aurai pu signer ce texte, notamment la section « Renouveler la tradition collectiviste ». Comme le mentionnent les auteurs, les accords entre leurs recherches et les miennes (souvent avec des coauteurs et coautrices) sont plus nombreux que les désaccords. Cependant, le programme de recherche proposé soulève des questions importantes comme le laisse bien voir le dernier paragraphe de leur texte : des questions qui invitent aussi à des collaborations plus larges. Je formulerai trois très courts commentaires et une très brève conclusion. Mon premier commentaire concerne l’interprétation des réalisations dites collectivistes et l’importance d’une relecture de la période précédant la Révolution tranquille (et indirectement celle de la période de la Révolution tranquille elle-même). Les réalisations collectivistes de cette époque étaient plutôt anticapitalistes mais encastrées dans une société où dominait l’Église catholique sur le plan idéologique et moral. En ce sens, on ne peut se limiter à l’interprétation que Pierre Poulin donne des casses populaires pour la période (même si les recherches de cet historien sont rigoureuses). Il faut aussi prendre en considération des analyses dites critiques, telles celles de l’historien, Ronald Rudin (1990), In Whose interest ? Quebec’s Caisses populaires, 1900-1945 ?, Montreal, McGill-Queen’s University Press, 2006. Les réalisations collectivistes encastrées dans le social de cette époque n’étaient pas exemptes de domination et d’intérêt de classe. Cela dit, les auteurs de la réponse sont sans doute d’accord avec moi sur ce point. Le deuxième commentaire concerne la difficulté d’évaluer l’importance et même le poids des réalisations collectivistes à la lumière du PIB qui tend à ne prendre en considération que la partie marchande de l’économie sociale conformément à la théorie économique dominante. Inspirée de Polanyi, la notion d’économie substantive permet de donner plus d’importance à ce qui apparaît à première vue comme un « troisième violon ». À cet égard, Katherine Gibson Graham propose la notion de « diverse economy » qui permet de montrer que le poids de « l’économie communautaire » est sous-estimé alors que celui des entreprises capitalistes est surestimé (J.K. Gibson-Graham et Kelly Dombroski (2020), The Handbook of Diverse Economies, Cheltenham, UK : Edgar Elgar, 576 p). En somme, la théorie économique dominante tend à invisibiliser la contribution des organisations économiques non capitalistes, y compris de la part de ceux et celles qui s’y investissent. Il faut toutefois ajouter que les organisations non capitalistes ne sont pas nécessairement démocratiques. De même, l’intérêt collectif n’est pas synonyme d’intérêt général ou mieux de bien commun. D’où l’importance d’une conceptualisation différente de l’économie, y incluant la démocratie. Le troisième commentaire sans doute le plus important concerne la transformation sociale et la transition écologique à partir de la contribution de l’économie sociale et solidaire. Les auteurs ont raison d’affirmer que la capacité de transformation des organisations collectivistes est limitée. Ils mentionnent que ces organisations ont besoin d’un écosystème qui leur soit favorable ; ce qui suppose aussi un soutien significatif de la part de l’État (Fontan et Lévesque, 2023, « The institutional ecosystem », dans Ilcheong Yi (ed.), Encyclopedia of the Social and Solidarity. A Collective Work of the United Nations Inter-Agency Task Force on SSE (UNTFSSE), Edward Elgar Publishing, pp. 443-451). Sous cet angle, une grande transformation ne peut être réalisée sans une coalition de mouvements et d’acteurs sociaux pour la …
Commentaire de Benoît Lévesque [Record]
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Benoît Lévesque
Professeur émérite au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

