Certaines fonctionnalités et contenus sont actuellement inaccessibles en raison d'une maintenance chez notre prestataire de service. Suivez l'évolution

ChroniquesEssais/Études

Les décalages[Notice]

  • David Bélanger

…plus d’informations

  • David Bélanger Université du Québec à Trois-Rivières

Je souhaitais, en mitonnant cette chronique, présenter deux gestes essayistiques qui n’auraient que peu à voir ensemble, comme une machine à coudre à côté d’un parapluie. Par là, je postulais que rien ne permettrait de réunir les projets auxquels j’accorderais mon attention, et je m’envisageais fort heureux au bout de l’exercice, ayant une dualité entre les mains avec laquelle m’amuser. Or, les livres ne se laissent pas deviner aussi docilement, on ne peut a priori les réduire à ce que contiennent les quatrièmes de couverture. Ainsi, je croyais découvrir une grande austérité dans les Éminentes victoriennes de Manon Louisa Auger, se penchant sur ces écritures de femmes québécoises développées à l’ombre de la grande reine endeuillée, Victoria, et du « régime victorien » sur lequel Michel Foucault ouvrait son Histoire de la sexualité. Plutôt, l’ouvrage propose des déplacements inventifs et même amusants, tant le geste de la critique travaille à se désharnacher de la rigueur universitaire. En contrepartie, la poétique décalée de Suzanne Jacob, celle que j’étais impatient de retrouver tant son précédent opus en « Papiers collés », Ah… ! (1996), exposait un regard excentré sur la société, se présente dans son Prélèvements un peu plus sérieuse ou à tout le moins davantage agacée, moins légère devant la suite du monde : ses chroniques parues tantôt dans Liberté, tantôt dans feue la revue Relation montrent la décennie 2010-2020 dans ses tempêtes, changements de paradigmes et hiatus que son écriture se garde de dramatiser, certes, sans pourtant les désamorcer. En ressort un art du décalage, du déplacement, une forme de second degré ironique, celui-là qu’on prête moins volontiers aux femmes, comme le relèvent Jeanne Mathieu-Lessard, Lucie Joubert et Mélissa Thériault dans leur récente Anthologie de l’humour des femmes intitulée Sans blague ! Elles rappellent en ce sens que l’humour subtil « moins flagrant, qui emprunte parfois à la mélancolie (voire à la tristesse) » est rarement lu dans l’écriture des femmes, car – et elles l’affirment avec les propositions de Wayne C. Booth dans A Rhetoric of Irony – « il faut pour bien lire les femmes, leur concéder a priori une aptitude à l’humour, quels que soient leur époque, leur style, leur identité ». C’est cet humour comme décalage – ou ce décalage comme potentiel humour – que je tâcherai de lire dans les ouvrages d’Auger et de Jacob, postulant ici non pas une dualité mais un fort continuum. Ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle, dit l’adage ; peut-être faut-il aussi envisager l’inverse, soit un humour devant lequel on se garderait de rire. Le projet de Manon Louisa Auger s’ancre d’abord, comme l’annonce le titre, sur la Reine Victoria, celle qui, note la critique, étendra sur une grande partie du monde son voile « tantôt coloré comme la queue d’un paon, tantôt noir comme la suie ». C’est sur ce monde victorien que se penche l’essayiste, dans un ouvrage traversé par l’hybridité. En effet, elle adopte le récit biographique et critique pour traiter de Laure Conan et de Joséphine Marchand, opte pour une théâtralisation du journal d’Henriette Dessaulles, reprend et complète le journal d’Azélie Papineau. Il ne fait pas de doute que cette proposition s’inscrit en forte continuité avec plusieurs autres textes québécois parus dans les dernières années. Ceux-ci travaillent à relire l’histoire littéraire québécoise pour en retisser les causalités, en démêler les noeuds, en étrangéifier les propositions. On peut penser à la réécriture radicale d’Angéline de Montbrun par François Blais ou Anne Archet, à celle de L’influence de livre par Claude La Charité ou encore à La Scouine reprise par Gabriel …

Cadenas

L’accès à cet article est réservé aux institutions et personnes abonnées, seul le résumé ou un extrait est affiché.

Consultez nos options d’accès pour obtenir plus d’informations.

Options d’accès

Parties annexes