Au début de ma carrière, je m’intéressais à la sémiotique comme outil d’analyse du discours public. Dans ma thèse en psychologie sociale, j’ai traité de la construction des frontières entre les groupes sociaux dans la sphère publique, principalement à travers le discours. Quand j’ai obtenu mon poste actuel à Brooklyn, j’ai fait la connaissance de Jerry Krase, qui, comme vous le savez, est une figure importante de la sociologie visuelle. Nous avons discuté, lui et moi, de nos intérêts de recherche communs, parmi lesquels se trouvaient les questions liées à l’identité, la sociologie phénoménologique et les travaux de Georg Simmel. Nos conversations nous ont menés à mettre en commun l’importance que j’accordais à la littérature scientifique sur la sémiotique et son intérêt pour la théorie phénoménologique et les travaux d’Erving Goffman. Puis, nous nous sommes mis à imaginer comment interroger les pratiques de création de sens en intégrant les méthodes visuelles. Celles-ci étaient alors nouvelles pour moi. Sur la base de cette collaboration, nous avons entrepris de faire ce que nous appelions de la « sémiotique visuo-spatiale ». J’ai appris la pratique de la photographie au contact de Jerry Krase. Je me suis alors intéressé aux appareils photo numériques et à leur utilisation comme outil de recherche. Ce faisant, l’une des choses que j’ai remarquées était la différence dans notre usage respectif de la photographie à des fins de recherche. Jerry Krase est un photographe talentueux en plus d’être sociologue ; ses prises de vue sont esthétiquement réussies, en plus d’être sociologiquement significatives. Pour ma part, j’ai développé une pratique où l’appareil photo s’avérait être un simple dispositif d’enregistrement du monde social. Souvent, je ne regardais pas dans le viseur, avec pour résultat que mes photos étaient floues ou mal cadrées. On aurait pu dire très facilement, pour ce qui est de notre travail collaboratif, quelles photographies étaient de Jerry Krase, vu leur cadrage toujours impeccable, et lesquelles étaient les miennes, en réalité de « mauvaises photos ». Nous parlions souvent de cet aspect de notre travail parce qu’il nous semblait important d’un point de vue méthodologique. En y réfléchissant, je pense que la pratique photographique que j’ai développée est liée à mon attrait pour l’analyse sémiotique. En fait, on n’a pas vraiment besoin d’avoir des photographies esthétiquement réussies pour faire le type d’analyse auquel je m’adonne ; elles peuvent même être floues, ce qui compte est de pouvoir repérer les éléments désirés. C’est donc grâce à ma collaboration très fructueuse avec Jerry Krase que je suis devenu un sociologue visuel, car cela m’a permis de réaliser que les choses qui m’intéressaient, en matière de compréhension des identités de groupe, pouvaient être étudiées visuellement. Avant même de réfléchir sérieusement à une méthode d’étude impliquant la marche, nous avons fait plusieurs expérimentations en voiture ou en bus. Par exemple, nous empruntions un bus à Brooklyn, ce qui nous permettait d’observer ce qui caractérise les différentes communautés migrantes et les minorités religieuses et linguistiques qui se distribuent le long de cette ligne qui parcourt la ville. Par la suite, j’ai également travaillé avec d’autres personnes, dont Evrick Brown, avec qui j’ai examiné de manière plus explicite les raisons pour lesquelles la marche est un moyen particulièrement efficace de faire ce type de travail, meilleur que le bus. En bus, on est forcé de photographier à travers la fenêtre et on n’a le contrôle ni sur l’itinéraire ni sur le rythme du trajet. En consultant des sources supplémentaires, notamment en anthropologie urbaine, j’ai réalisé que je devais vraiment observer sur place, dans les espaces que j’étudiais, et que, dans cette perspective, la marche …
Marcher pour voirEntretien avec Timothy Shortell[Notice]
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Réalisé par
Guillaume Sirois
Université de Montréal
guillaume.sirois@umontreal.ca
