Les centres de recherche en santé mentale ne produisent pas uniquement des connaissances. Ils produisent aussi des visions de l’humain. Ils participent à définir ce qu’une société considère comme souffrance psychique, vulnérabilité, adaptation, normalité ou exclusion. Ils influencent les pratiques cliniques, les politiques publiques, les priorités institutionnelles et parfois même les sensibilités collectives d’une époque. Observer l’évolution d’un centre de recherche psychiatrique sur trente ans revient ainsi à observer les transformations d’une société entière dans sa manière de penser « la folie », le soin, la subjectivité et le vivre-ensemble. Les trente ans du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal (CR-IUSMM) offrent donc moins l’occasion d’un simple exercice commémoratif que celle d’une réflexion plus fondamentale : quelle mission voulons-nous aujourd’hui confier à la recherche en santé mentale ? À travers son histoire, le CR-IUSMM apparaît non seulement comme un acteur majeur de la recherche psychiatrique québécoise et francophone, mais également comme un révélateur des déplacements épistémologiques, institutionnels et culturels qui traversent la psychiatrie contemporaine. En ce sens, il agit à la fois comme moteur et comme thermomètre des transformations du champ de la santé mentale. L’histoire du CR-IUSMM, c’est aussi celle de plusieurs générations de psychiatrie. Héritier de l’ancien hôpital Saint-Jean-de-Dieu puis du Centre hospitalier Louis-H.-Lafontaine, le centre de recherche s’est progressivement construit au croisement de la clinique, de la psychothérapie, des neurosciences, de la santé publique et des transformations sociales du soin psychiatrique. Les premières décennies furent marquées par une forte centralité des modèles biologiques : électrophysiologie, neurochimie, psychopharmacologie, génétique, imagerie, neurosciences fondamentales. Cette orientation s’inscrivait dans un vaste mouvement international porté par l’espoir de mieux comprendre les mécanismes cérébraux des troubles mentaux. Et aussi, de faire fonctionner aussi les psychothérapies. Mais l’histoire du CR-IUSMM montre également autre chose : la psychiatrie ne demeure jamais immobile. Les objets scientifiques changent de centralité au rythme des transformations sociétales, des attentes citoyennes et des nouveaux enjeux cliniques. L’histoire du centre rappelle également combien les avancées majeures émergent souvent des espaces de continuité entre recherche fondamentale et clinique. Des figures comme Claude de Montigny incarnaient précisément cette pensée véritablement translationnelle, capable de circuler entre laboratoire, neurosciences et expérience clinique sans cloisonnement artificiel. L’histoire institutionnelle du centre rappelle également que le maintien d’un véritable continuum entre neurosciences fondamentales et psychiatrie clinique demeure un équilibre fragile, régulièrement traversé par des tensions organisationnelles, universitaires et épistémologiques (la banque de cerveau). Progressivement, d’autres dimensions ont gagné en importance : cognition, réadaptation, santé des populations, savoir expérientiel, participation des usagers, recherche participative, mobilisation des connaissances, technologies numériques, intelligence artificielle et organisation des soins. Il serait toutefois simpliste d’interpréter cette évolution comme une succession linéaire de paradigmes remplaçant les précédents. Les modèles ne disparaissent jamais complètement ; ils changent de position dans l’écosystème scientifique. Ce que révèle l’histoire du CR-IUSMM est moins une rupture qu’un déplacement progressif des centres de gravité de la recherche en santé mentale. Le centre devient ainsi un observatoire privilégié des mutations contemporaines de la psychiatrie : passage d’une psychiatrie principalement hospitalière à une psychiatrie davantage ouverte sur les communautés ; déplacement d’une logique strictement biomédicale vers des approches plus intégratives ; élargissement du regard clinique vers les dimensions sociales, numériques, culturelles et expérientielles de la santé mentale. Le texte de présentation de Marc Corbière et Johana Monthuy-Blanc de ce numéro thématique montre avec force cette pluralité contemporaine. Le CR-IUSMM apparaît aujourd’hui moins comme une institution homogène que comme une véritable écologie des savoirs où coexistent neurosciences, psychiatrie clinique, santé publique, sciences infirmières, psychologie, intelligence artificielle, économie de la santé, recherche participative, anthropologie et savoirs expérientiels. Cette diversité ne …
L’ornithorynque et le thermomètreRéflexions sur les 30 ans du CR-IUSMM et les transformations contemporaines de la recherche en santé mentale[Notice]
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Emmanuel Stip Codirecteur
Lionel Cailhol Codirecteur

