Les sciences de l’éducation québécoises ont perdu récemment un des principaux artisans de leur intégration dans l’enseignement supérieur et un allié fidèle au cours des décennies qui ont suivi celle-ci. Dans ce qui suit, je rappelle l’apport de Rocher aux sciences de l’éducation, à la formation des maitres, à la conception d’un système éducatif centré sur l’élève, à la recherche en éducation et au Conseil supérieur de l’éducation. Un ensemble d’idées auxquelles Rocher aura été remarquablement fidèle toute sa vie durant, et qui sont encore pleinement actuelles. À cette fin, je puise dans ces écrits et dans des entrevues qu’il a données et qui ont été publiées. Sa contribution au domaine de l’éducation est d’autant plus admirable qu’au départ, Rocher, en tant que jeune universitaire, avait commencé à travailler dans d’autres domaines que celui de l’éducation. C’est sa participation à la commission Parent qui l’a orienté vers cet objet d’étude et de réflexion : cette commission aura été un tournant important de son cheminement personnel et professionnel. Ce qu’il a reconnu d’ailleurs à moult reprises par la suite. Je ne peux donc rendre compte de la contribution de Rocher aux sciences de l’éducation sans référer à la commission Parent. Les deux sont inséparables. Il est impossible de rendre compte dans l’espace imparti de toute la pensée de Rocher à propos de l’éducation. Celle-ci s’est élaborée sur plus d’un demi-siècle et elle a couvert tous les ordres d’enseignement et tous les grands enjeux de cette longue période. Elle est le fait d’un universitaire engagé qui a participé à l’élaboration des grandes politiques éducatives de la Révolution tranquille à aujourd’hui : celles liées au Rapport Parent, à la Loi 101 et l’intégration des jeunes issus de l’immigration et à la déconfessionnalisation et la laïcisation du système éducatif. Je me limite donc à quelques thématiques qui, je le crois, sont encore pertinentes aujourd’hui pour les enseignants-chercheurs en sciences de l’éducation. On a récemment souligné, à l’occasion du centenaire de Guy Rocher, sa contribution à l’enseignement postsecondaire, notamment à la création des cégeps et du réseau de l’université du Québec. Je n’y reviens donc pas et aborde davantage l’enseignement primaire et secondaire. Il y a cependant des idées promues par Guy Rocher qui transcendent les ordres d’enseignement et qui constituent des principes fondateurs et organisateurs du système éducatif. Ces idées participent d’un regard sociologique. Guy Rocher a déclaré en entrevue (Gosselin et Lessard, 2007) qu’il avait voulu faire « descendre l’éducation du ciel des idées platoniciennes » et Rocher aura apporté au champ de l’éducation un regard sociologique, à savoir, un regard ancré dans une réalité historique pluridimensionnelle (économique, politique, sociale, culturelle). Avec Bélanger, il publiera en 1970 un recueil de textes sur l’éducation qui couvriront ces dimensions de l’analyse. Tous deux affirment que cette optique sociologue n’appartenait pas qu’au sociologue et que « le pédagogue, l’orienteur, le psychologue, l’historien, le politologue, le juriste peuvent et même doivent à l’occasion l’adopter » (p. 19). Ce regard sociologique marque une rupture par rapport à une pensée éducative traditionnelle, anhistorique et fondée sur une conception chrétienne de l’individu et de la société. On a reproché à la Commission Parent de ne pas avoir affirmé une philosophie explicite, notamment la philosophie chrétienne traditionnelle sur le rôle de la famille, de l’Église et de l’État en matière d’éducation. Certes, le rapport Parent récuse la théorie de la subsidiarité – la famille déléguant à l’Église la responsabilité d’éduquer la jeunesse et l’État n’assumant qu’un rôle de soutien et de suppléance –, théorie qu’elle juge inadaptée au monde d’aujourd’hui, mais il serait plus juste de soutenir que le rapport Parent …
Parties annexes
Bibliographie
- Bélanger, P. W. et Rocher, G. (dir.). (1970). École et société au Québec. Éléments d’une sociologie de l’éducation. Les éditions HMH.
- Conseil supérieur de l’éducation. (1971). L’activité éducative. Rapport annuel 1969/1970. Gouvernement du Québec.
- Duchesne, P. (2019). Guy Rocher : t. 1. Voir-juger-agir (1924-1963). Québec Amérique.
- Gosselin, G. et Lessard, C. (2007). Les deux principales réformes de l’éducation du Québec moderne. Témoignages de celles et ceux qui les ont initiées. Presses de l’Université Laval.
- Lessard, C. et D’Arrisso, D. (2010). L’universitarisation de la formation des enseignants. Exemple du Québec. Recherche et formation, 65, 31-44. https://doi.org/10.4000/rechercheformation.127
- Lessard, C. (2006). En éducation, une pensée tendue entre l’utopie et la lucidité. Dans C. St-Pierre et J.-P. Warren (dir.), Sociologie et société québécoise : présences de Guy Rocher (p. 185-203). Presses de l’Université de Montréal.
- Mellouki, M. (1989). Savoir enseignant et idéologie réformiste : la formation des maîtres (1930-1964), Presses de l’Université Laval.
- Parent, A.-M. (1963). Rapport de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec. Gouvernement du Québec.
- Rioux, M. (1970). La société, la culture et l’éducation. Dans P. W. Bélanger et G. Rocher (dir.), École et société au Québec : éléments d’une sociologie de l’éducation (p. 451-464). Hurtubise HMH.
- Rocher, G. (1973). Le Québec en mutation. Hurtubise HMH.
- Rocher, G. (1989). Entre les rêves et l’histoire. Entretiens avec Georges Khal. VLB éditeur.
