Treize contributeur·rice·s ont répondu à l’appel du directeur de l’ouvrage. La question précise de cet appel n’est cependant jamais clairement indiquée. D’après l’introduction, elle serait la suivante : « Que peut apporter la littérature, pas seulement sur le plan cognitif, à des gens dont le métier est éloigné d’elle ? » (p. 8). L’interrogation soumise aux contributeur·rice·s, si on se fie à l’un d’entre eux, semble plutôt avoir été : « En quoi la littérature a-t-elle alimenté votre engagement théorique ? » (p. 31). L’explication qui suit de la difficulté de choisir une ou des oeuvres marquantes, ainsi que le format de liste de librairie de certains textes, laissent penser qu’on a demandé des titres de livres. La chroniqueuse et autrice Josée Boileau décortique la relation entre journalisme et fiction : par des exemples québécois qui vont de Nelly Arcan à Jean-Louis Roy, elle montre que le monde ordonné du roman aide à se faire une image cohérente du chaotique monde réel. Le philosophe et essayiste Alain Deneault fait voir la construction de la science historique dans les oeuvres de Hans Magnus Enzensberger et d’Éric Vuillard. L’historienne Lucia Ferretti passe notamment par Mémoires d’Hadrien de Yourcenar et Menaud, maître-draveur de Savard pour insister sur l’importance de distinguer les récits historiques des récits littéraires, mais aussi sur le fait que les deuxièmes offrent aux premiers une source d’hypothèses infinie. La psychologue et essayiste Rachida Azdouz présente la manière dont Dostoïevski l’a aidée à développer son empathie envers les parents dans le cadre de son travail pour la protection de la jeunesse. L’avocate Julie Latour fait un tour en six auteur·e·s de ce que le droit doit aux lettres : son texte, qui s’ouvre par un exergue de François-Henri Désérable, se termine par un éloge 1) de cet auteur de la relève qu’elle tient à faire connaitre et 2) du principe qui consiste à entendre et comprendre avant de juger. La comptable Chantal Santerre présente les apprentissages sociopolitiques qu’elle a réalisés, – dont à propos de la comptabilité, en passant par une lecture de l’utopie Looking backward d’Edward Bellamy – et termine par une double mise en abime, puisqu’un personnage du roman fait l’éloge de ce qu’il a appris du monde par la fiction. La fiscaliste Brigitte Alepin montre comment elle a compris les conseils de sa mère sur le bonheur en lisant Bonheur d’occasion, de Gabrielle Roy ; en ayant conclu que la fiction fait passer les idées de la cognition à l’affect, elle mentionne être en train d’écrire un thrilleur fiscal pour diversifier ses stratégies de lutte contre les paradis fiscaux. Le saxophoniste Yannick Rieu, en cinq capsules et une digression autobiographique, insiste sur le fait que la littérature et la musique sont comme un seul et même mouvement consistant à jeter des ponts pour mieux aller à la rencontre d’autrui. Le professeur aux HEC Thierry Pauchant présente son utilisation de Miller, Swift, Balzac, Proudhon et Zola pour « éduquer l’imagination morale » (p. 96) des futur·e·s gestionnaires. Le professeur de médecine et de littérature Jean Désy fait voir son passage progressif de la médecine à l’enseignement, surtout littéraire, à des publics diversifiés : étudiant·e·s en médecine, architecture, sciences infirmières, agronomie, psychologie, littérature, etc. Normand Baillargeon, de Platon au dilemme du tramway en passant par Shakespeare, Hugo, Douglass et mille autres références pertinemment mobilisées, se livre à un brillant exercice de philosophie analytique de l’éducation. La psychologue et chercheuse spécialiste du stress Sonia Lupien démonte le phénomène des livres de développement personnel, entre autres par une étude à laquelle elle a participé et qui en soutient le caractère anxiogène, …
Baillargeon, N. (dir.). (2023). Par-delà les livres : l’empreinte du littéraire sur nos métiers. Poètes de brousse[Notice]
…plus d’informations
Frédéric Tremblay
Université du Québec à Montréal
