L’évocation, dès l’ouverture de l’ouvrage, de la réflexion d’Arlette Farge sur l’histoire rappelle opportunément qu’un événement est ce qui advient à ce qui est advenu : c’est donc le regard porté ultérieurement qui permet d’en comprendre la portée et d’en révéler la signification. Ce volume, consacré à l’interprétation plurielle de la Révolution tranquille, aurait ainsi pu avoir pour sous-titre : « De quoi le passé sera-t-il fait? » Il prolonge un colloque organisé en ligne en novembre 2021. Dans un domaine d’étude largement exploré où il est donc malaisé de faire oeuvre novatrice, l’ouvrage poursuit un double objectif : offrir, dans un cadre pluridisciplinaire, un accès à de nouvelles recherches sur la Révolution tranquille au Québec, et évaluer la portée heuristique du concept de « révolution tranquille » par la comparaison avec d’autres contextes sociétaux, tant au sein qu’en dehors de la société canadienne. Les quatorze contributions éclairent trois axes d’analyse de ce concept voyageur : « Un État en devenir : de nouveaux enjeux politiques »; « Le Québec vu d’ailleurs et l’ailleurs vu du Québec »; « Des révolutions tranquilles? Perspectives canadienne et internationale ». Consacrée à l’« ici » québécois, la première partie explore des champs d’investigation singuliers conçus comme des analyseurs institutionnels permettant de saisir, sous un jour en partie inédit, la spécificité des années 1960 et 1970. Dans son étude des fondements intellectuels des réformes économiques menées lors de la première phase de la Révolution tranquille (1960-1966), Jean-Philippe Carlos s’intéresse à un groupe d’une dizaine d’experts ayant intégré l’appareil d’État au cours des deux mandats du gouvernement Lesage. Il met en lumière l’influence, par capillarité, de courants internationaux alors dominants, notamment dans le domaine de la planification économique, où se mêlent objectivité scientifique et administration étatique, notamment sous l’égide du Comité d’orientation économique du Québec (COEQ). À l’image d’autres contributions de l’ouvrage, celle de Carlos repose sur une recherche documentaire originale, menée dans des archives à la fois institutionnelles et privées et complétée par des entretiens avec des membres du groupe d’experts. Son étude de la nationalisation de l’électricité et de la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui a reçu pour premier mandat la gestion du nouveau Régime de rentes de la Province, donne à voir la prégnance du modèle français. Dans son analyse des enjeux sociopolitiques entourant les réformes de santé mentale au Québec au tout début des années 1960, Alexandre Klein s’appuie lui aussi sur les fonds d’archives d’opérateurs centraux de la première phase de la « révolution psychiatrique », notamment ceux de l’Université de Montréal ainsi que du Dr Camille Laurin. Ce dernier avait signé en 1961 la postface de l’ouvrage-choc de Jean-Charles Pagé, Les fous crient au secours! Témoignage d’un ex-patient de Saint-Jean-de-Dieu. Le Rapport de la Commission d’étude des hôpitaux psychiatriques, remis en mars 1962, préconisa, peut-être sous la forme d’une double injonction contradictoire, à la fois une politique de « désinstitutionnalisation » et le renforcement du rôle financier et tutélaire de l’État. L’examen du renouveau psychiatrique conduit Klein à dégager « les enjeux genrés et sexistes de la Révolution tranquille » (p. 57) : à un personnel religieux largement féminin s’est alors substitué un personnel médical laïque à dominante masculine. Sur le plan des enjeux linguistiques et constitutionnels, la Révolution tranquille est, selon Antoine Brousseau Desaulniers, devenue une référence identitaire qui a contribué à aiguiser la compétition entre l’État québécois et le gouvernement fédéral. En effet, « la Révolution tranquille favorise l’émergence d’une nouvelle représentation de la communauté politique québécoise qui deviendra hégémonique à partir des années 1980, celle de la “société …
Jean-Philippe Carlos et Stéphane Savard, avec la collaboration d’Andréanne Lebrun et Philippe Pinay, La Révolution tranquille entre l’ici et l’ailleurs, Québec, Les Éditions du Septentrion, 2024, 324 p.[Notice]
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Jacques Palard
Directeur de recherche émérite au CNRS
j.palard@sciencespobordeaux.fr
