D’emblée, le titre irrite. L’ouvrage peut se définir comme une apologie du libéralisme, à travers une synthèse historique qui n’apporte pas grand-chose de neuf, peut-être quelques détails moins connus. Le point de départ est le mythe de la Révolution tranquille et de la Grande noirceur. On pourrait suivre l’auteur sur cette piste, avec « l’évolution tapageuse » de Gérard Bergeron ou « nos années lumineuses » de Jacques Ferron; on s’arrête pile lorsque, par un coup de plume, la Grande noirceur se mue en folk society (p. 11). Qu’est-ce que c’est que ce moulin à vent sur lequel vient darder Jacques Rouillard? Rouillard se lance à l’assaut vêtu d’ignorance crasse et armé de deux-et-deux-font-cinq. Son ouvrage fait état d’une bibliographie consistante, qui apparaît cependant bien partiellement lue. Dans sa belle étude biographique du personnage (Les Cahiers des Dix, 2012), Simon Langlois développe ce fait d’évidence : Falardeau était au départ un sociologue urbain. À l’exemple de ses maîtres, qui avaient fait de Chicago leur objet d’étude, il a mené de nombreuses recherches sur la morphologie sociale et sur l’organisation paroissiale de Québec. Rouillard ne veut pas le savoir. Gérald Fortin était un sociologue industriel, « consacré malgré lui sociologue rural » écrira-t-il, et qui connaissait effectivement ce milieu. Il a d’abord étudié la professionnalisation des travailleurs forestiers puis décrit le milieu rural, sous un jour n’ayant rien à voir avec une folk society. Or il ne figure que ponctuellement chez Rouillard, dans le même sac que les Guindon, Laurin-Frenette et quelques autres « tenants de l’École de Chicago » (p. 46). Jongler avec des vérités alternatives au sujet de Fortin aurait été un gros contrat; mieux valait n’en pas parler. Il ne sera question que de Gérin, Hughes, Falardeau, Dumont, Rioux et... Pierre Trudeau, étiqueté « sociologue » au passage (p. 143). Aucun de ces sociologues n’a pourtant utilisé le modèle de folk society, ce dont même Miner, l’auteur de la monographie sur Saint-Denis de Kamouraska et élève de Redfield, s’est défendu, en se réclamant de Radcliffe-Brown. Nulle part n’affleure dans leurs écrits ni ne « ressort » ailleurs que dans la tête d’un pseudo lecteur « une image d’une société rurale profondément conservatrice, “anormale”, en retard sur le reste du continent nord-américain » (p. 50). Léon Gérin, qui était de l’école de Le Play, à une époque où « la supériorité des Anglo-Saxons » était une évidence de sens commun et dont les travaux sont antérieurs à ceux de Chicago, n’est pas pertinent à la thèse de Rouillard. Everett Hughes, « qui était tombé en amour avec le col romain et les Canadiens français » (Hubert Guindon), n’a pas parlé de « retard » mais d’« opposition entre la vie rustique et urbaine » (cité p. 25). Globalement, le retard économique et l’infériorité des Canadiens français fut un thème d’historiens, pas de sociologues. Ceux-ci ont pu parler du « décalage » des idéologies sur la réalité, ce qu’on peut comprendre comme un retard, terme qu’ils n’auraient su utiliser en raison de leur éthique positiviste récusant les « jugements de valeur », jusqu’à ce que Marcel Rioux proclame, en 1969, l’avènement de la sociologie critique contre la sociologie aseptique. L`École de Chicago a exercé une influence majeure sur l’institution de la raison sociologique au Québec, pas sur la lecture de la société, sa « représentation dominante » (p. 27), mais sur la « construction des sciences sociales comme discipline intellectuelle autonome », selon la citation de Kenneth McRoberts donnée à l’appui, datée de 1996 (ibid.). Les sociologues de naguère ont d’abord étudié la société …
Jacques Rouillard, Le mythe tenace de la Folk Society en histoire du Québec, Septentrion, 2023, 219 p.[Notice]
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Nicole Gagnon
Professeure retraitée
Université Laval
