Je remercie la revue Recherches sociographiques d’avoir consacré une note critique à mon volume, et Frédéric Parent d’avoir pris le temps d’en tracer un résumé éclairant et d’en noter certaines lacunes. En publiant cet ouvrage, mon objectif était de faire une critique d’une interprétation dominante de l’histoire du Québec du milieu du 19e siècle jusqu’à la Révolution tranquille, qui a cours tant chez les sociologues et certains historiens que dans les médias. Elle décrit le Canada français comme une folk society, une société traditionnelle conservatrice, homogène, résistante à l’industrialisation et à la modernité, subissant sans partage la domination de l’Église catholique. Cette vision du Canada français m’est apparue mal fondée dès que j’ai commencé, au début des années 1970, à consulter les quotidiens de Montréal et de Québec du début du 20e siècle. Je travaillais alors comme assistant de recherche du professeur Jean Hamelin au département d’histoire de l’Université Laval. Il voulait alimenter la recherche des étudiants inscrits à son séminaire de maîtrise sur l’histoire des travailleurs au Québec de 1900 à 1929. Au même moment, je suivais un autre séminaire de maîtrise qu’il dirigeait avec Fernand Dumont sur les idéologies au Canada français dans la même période. J’ai été ainsi sensibilisé à l’histoire des idées et à l’image sociale qui se dégageait de la lecture des journaux, particulièrement du journal La Presse de Montréal. Sa facture nouvelle se voulait proche du lecteur « ordinaire » et il avait un tirage considérable dépassant de loin celui des autres quotidiens. En suivant ces séminaires, j’ai toujours essayé de distinguer la représentation de la société à partir des courants idéologiques et la connaissance des faits rapportés par les journaux (les journalistes ne sont-ils pas « les historiens de l’instant », pour paraphraser Albert Camus). Plus important encore, il faut avoir recours aux documents d’époque pour rapporter les faits et établir correctement les événements passés. Pour être valable, toute histoire, qu’elle vienne des historiens ou des sociologues, doit reposer sur des documents d’époque ou s’appuyer sur des ouvrages solides très bien informés des événements traités. Frédéric Parent me reproche de ne pas mettre suffisamment en relief le caractère relatif et limité de toute connaissance, parce que « je situe l’histoire dans l’horizon inaccessible de la totalité historique ». Je ne suis pas assez naïf pour croire à la vérité absolue en histoire. Il est certain que la reconstruction du passé demeure relative et qu’elle est limitée par le milieu et les valeurs de l’historien ou du sociologue. Mais j’ai bien précisé que ces réserves « ne signifient pas que toute histoire soit juste et valable ». Les ouvrages fiables sont ceux qui ont recours à la méthode historique, adoptent une démarche honnête sur des documents et établissent la causalité des événements. D’autre part, j’ai expliqué que les reproches à l’égard de l’interprétation sociologique ruraliste sont principalement le fait de jeunes historiens dont les travaux datent des années 1970 et 1980. Plus nombreux dans les départements d’histoire, ils s’intéressaient à l’histoire du Québec contemporain, un champ occupé jusque-là par les sociologues. De plus, ils avaient un meilleur accès que leurs devanciers aux documents d’archives et aux instruments de recherche. J’en donne comme exemple l’accès aux journaux québécois. Lorsque j’ai commencé à faire de la recherche pour Jean Hamelin, il fallait consulter les originaux à la bibliothèque du Parlement de Québec et consigner sur des fiches les informations qu’on en tirait. Peu après, les bibliothèques universitaires ont acquis les microfilms de ces journaux à partir desquels on a pu faire des photocopies. Il est maintenant possible de les consulter sur le web …
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Jacques Rouillard
Retraité, Université de Montréal
jacques.rouillard@umontreal.ca
