Dans son plus récent livre, le spécialiste des mouvements syndicaux, Jacques Rouillard, part à la chasse aux mythes, empruntant en cela un sentier déjà balisé par plusieurs prédécesseurs québécois, dont Marcel Trudel, Philippe Garigue et Gérard Bouchard. Il en capture un plutôt tenace, puisque la représentation qui le constitue est « profondément ancrée dans notre mémoire collective » (p. 9), puisant sa force de reproduction autant dans l’espace public plus général (les journaux et les médias) que dans l’espace savant plus spécialisé (les ouvrages et les revues de sociologie et d’histoire). Ce type particulier de mythe serait celui de la folk society qui diffuse une représentation du Canada français comme étant une société traditionnelle conservatrice, homogène, résistante à l’industrialisation et à la modernité et subissant la domination de l’Église catholique du milieu du XIXe siècle jusqu’à la Révolution tranquille. Rouillard défend la thèse selon laquelle cette représentation mythique du Canada français « est ancrée depuis longtemps au Canada anglais et aux États-Unis » et qu’elle « doit beaucoup à l’École sociologique de Chicago » (p. 11). Jacques Rouillard précise que ce mythe s’impose à partir des années de la Révolution tranquille, grâce aux sociologues québécois qui reconduiraient les « préjugés ethniques » des Anglo-saxons (p. 180). La chasse se déroule en trois moments. Dans le premier, Rouillard entend remonter à la source du mythe de la folk society jusqu’à sa généralisation chez les sociologues, relayés ensuite par des historiens. Dans le deuxième, il remet en cause ce qu’il qualifie de « monopolisme idéologique » par la mise en évidence d’une « tradition historiographique libérale ». Enfin, dans le troisième moment, il veut montrer la persistance du mythe chez certains sociologues et historiens « de réputation » (Ouellet, Rudin, Kelly et Bouchard) qui « rejettent les avancées d’une histoire scientifique et [qui] continuent de communier à l’invention de l’histoire malheureuse » (p. 12). Explorons plus attentivement ces deux courants interprétatifs (folklorique/libéral) à partir desquels l’historien structure l’histoire et la sociologie du Québec. Le premier courant, l’interprétation folkloriste traditionaliste, est une « construction désolante de l’histoire du Québec » qui apparaîtrait d’abord en sociologie (p. 14). C’est à Léon Gérin que revient la paternité de cette représentation, en raison d’un préjugé courant à son époque, et partagé par son École française de la Science sociale, qui consiste à croire à la supériorité des Anglo-Saxons. En plus de l’influence qu’ont pu exercer sur lui les enseignements d’Edmond Demolins, l’intériorisation de ce préjugé par Gérin est facilitée par sa proximité avec les Anglais, depuis sa jeunesse à Ottawa jusqu’à son emploi de fonctionnaire et de traducteur au Parlement canadien. De nombreux « adeptes » (p. 19) suivront, dont les sociologues Everett-C. Hughes et Horace Miner qui sont, quant à eux, sous l’influence du « modèle théorique évolutionniste » de l’École de Chicago et de son « maître à penser » Robert Redfield, pour qui l’urbanité représente « un stade supérieur d’évolution » (p. 21). Rouillard fait toutefois la distinction entre la lecture « folklorisante » de la monographie de Miner par Redfield et la monographie elle-même. Saint-Denis se transforme sans résistance de la part des résidents, « une évolution normale » (p. 22), écrit Rouillard, comme à Drummondville (p. 24). Hughes développerait toutefois une analyse plus « tranchante et critique » (p. 25) que Miner en expliquant le « retard » économique des Canadiens français par une domination « [d]es valeurs et [d]es traditions issues du milieu rural » (p. 26). Tout comme Gérin, « Hughes s’est laissé guider par les stéréotypes ethniques qu’il détenait » (p. 29). Rouillard ajoute que « …
D’un récit à l’autre. Les défis de la cumulativitéJacques Rouillard, Le mythe tenace de la folk society en histoire du Québec, Septentrion, Québec 2023.[Notice]
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Frédéric Parent
Université du Québec à Montréal
parent.frederic@uqam.ca
