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Comptes rendus

Michel Bock, Quand la nation débordait les frontières. Les minorités françaises dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Hurtubise HMH, 2004, 452 p. (Cahiers du Québec, Histoire.)[Notice]

  • Sylvie Lacombe

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  • Sylvie Lacombe
    Département de sociologie,
    Université Laval.

Projeter les catégories contemporaines sur les représentations du passé empêche souvent, sinon toutes les fois, de voir ce que celui-ci peut avoir à nous dire. Les historiens, qui connaissent bien ce danger, n’arrivent pourtant pas toujours à l’éviter. Dans les années 1950, par exemple, quand de vieilles idées d’Henri Bourassa sont devenues populaires auprès de Canadiens anglais soudain épris de fédéralisme, l’historiographie portant sur Lionel Groulx a insisté sur les divergences entre les deux chefs nationalistes, allant jusqu’à peindre le second en précurseur, voire en adepte, du séparatisme québécois. De même, l’étiquette d’apolitisme épinglée à la pensée de Groulx peut-elle être imputée à une inintelligence de la catégorie politique de l’entre-deux-guerres, laquelle diffère, par son contenu, de celle d’époques subséquentes. Après être respectivement passé sous la loupe des Boily, Luneau, et Bouchard, la pensée de Lionel Groulx fait l’objet d’une nouvelle étude récente, qui scrute cette fois les relations entre le Québec et les minorités franco-catholiques en Acadie, en Nouvelle-Angleterre et dans les autres provinces canadiennes. Michel Bock mobilise pour ce faire tous les écrits de Groulx (ses ouvrages, brochures, articles, conférences, son abondante correspondance, ses mémoires, ses romans) parus sous son nom propre ou sous ses noms d’emprunt les plus connus. L’ensemble est traité uniformément sans grands égards au genre littéraire, et l’analyse se concentre sur les années postérieures à 1910. La thèse est simple, mais forte et convaincante : loin d’être provincialiste, séparatiste, Groulx ne démord pas tout au long de sa carrière et de sa vie, d’une conception élargie du Canada français. À l’instar des canons de la pensée catholique au XIXe siècle, il voit l’oeuvre de Dieu dans l’existence des nations. Son dessein global reste insondable, mais à chaque nation, il a assigné une mission qui justifie à elle seule les différences culturelles les démarquant les unes des autres. Au Canada français, il est revenu d’introduire et de préserver sur le continent nord-américain la civilisation catholique et française. Cet acte de naissance remonte à l’époque de la Nouvelle-France, et de ce droit naturel, les communautés franco-catholiques ont acquis un droit d’aînesse sur tout le sous-continent. Dans ce nationalisme romantique, la nation est une totalité organique qui ne peut se réduire à l’une quelconque de ses parties, fût-ce la tête, fût-ce le coeur. Impossible donc de rétrécir la nation canadienne-française pour la faire tenir à l’intérieur des frontières du Québec. Cet aspect intégrateur de la mission providentielle éclaire nombre de points autrement obscurs de la pensée de Groulx. De là dérive d’abord l’idée des deux peuples fondateurs, laquelle est supérieure, en valeur, à l’autonomie des provinces. Le sceau divin apposé sur le national commande la subordination du politique, qui ne résulte après tout que de l’action humaine. Ainsi, la Confédération sanctionne seulement l’existence de la nation canadienne-française, ajoutant à son droit naturel un droit politique. L’État n’est qu’un outil au service de la nation, mais cet instrument a son efficacité et sa légitimité ; il est donc erroné de cataloguer comme apolitique une telle position. C’est abusivement aussi qu’on voit dans la crise scolaire en Ontario la sage-femme de l’identité franco-ontarienne, car le tristement célèbre Règlement XVII est un outrage à toute la nation canadienne-française ; il est ni plus ni moins qu’une atteinte au droit naturel. L’État fédéral, ayant à charge la protection des droits des minorités françaises, doit le répudier ; son manquement à le faire déclenche la croisade à la tête de laquelle on retrouve Groulx. Pour ce dernier, la défection des élites politiques traduit un abâtardissement national, une anémie culturelle, que ses admonestations sont censées régénérer. La conception organique affleure ici …