Dans un livre sorti en 2021 et intitulé 100 Things We’ve Lost to the Internet, la journaliste américaine Pamela Paul attirait l’attention sur l’étonnante quantité d’activités, d’objets, de pratiques et d’habitudes que l’utilisation d’Internet avait fini par faire disparaître. Il s’agit d’un véritable monde perdu : un monde dont on peut tour à tour déplorer la disparition ou se réjouir d’être débarrassé. Quoi qu’il en soit, l’enquête nous faisait clairement prendre la mesure du changement – qu’on pourrait sans exagération qualifier d’historique – auquel nous sommes confrontés depuis que l’utilisation des interfaces numériques s’est généralisée. Rien n’est plus comme avant, et la musique ne fait certainement pas exception : comme la plupart de nos autres activités, celles qui lui sont liées ont profondément évolué. La musique, ou plus exactement la manière d’être de certaines des activités et des entités qui la constituent, s’est métamorphosée au même titre que nos façons de la produire, de la jouer, de l’écouter, de la regarder, et, plus généralement, de l’incorporer à notre existence quotidienne. Si la découverte d’une oeuvre ou d’un artiste pouvait autrefois avoir lieu à l’occasion d’un concert, chez un disquaire ou éventuellement dans les pages d’une encyclopédie, elle se fera plus facilement aujourd’hui grâce au visionnage d’un contenu multimédia, aux recommandations d’un algorithme ou à la lecture d’un article de Wikipédia. Pour juger du succès d’un album ou d’une chanson, nous serons peut-être plus enclins à observer le nombre de vues sur YouTube que les statistiques de ventes des supports sur lesquels ils ont été produits, et ainsi de suite. Un nouveau monde de la musique est né : un monde fondé sur de nouvelles règles, voire souvent, comme le regrettent certains, sur l’absence sinon de règle, du moins d’un apparat normatif adapté à ces rapides évolutions. Si cela n’était pas a priori quelque peu paradoxal à dire dans une situation connotée par la plus grande mutabilité, on pourrait même affirmer que ce nouveau monde s’est installé pour de bon. Le cyberespace s’impose : s’il ne remplace pas complètement les lieux dans lesquels nous allions d’ordinaire à la rencontre de la musique comme les sonothèques, les auditoriums, les salles de concert ou les théâtres, il en modifie néanmoins la signification et les valeurs. Prendre conscience de ces évolutions – exposées en pleine lumière et même parfois accentuées par des pratiques apparues pendant la pandémie – a été l’un des premiers objectifs d’un groupe de travail interdisciplinaire qui s’est constitué en janvier 2021 au sein du « Centre de recherches et d’expérimentation sur l’acte artistique » (CREAA) de l’Université de Strasbourg. Nous nous sommes d’emblée aperçus que la thématique s’inscrivait naturellement dans la démarche interdisciplinaire propre à ce centre de recherche. Elle nous a incités à faire interagir des chercheurs et doctorants provenant des domaines de la musicologie, de la philosophie, des sciences sociales et des études culturelles. Un panel qui, nous en convenons volontiers, est loin d’être complet – et n’avait d’ailleurs aucune prétention à l’être. De façon plus limitée, nous souhaitions réfléchir collectivement à un sujet d’actualité qui avait déjà fait l’objet de certaines initiatives au sein d’un précédent laboratoire, et avait retenu l’intérêt des chercheurs de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM). Il faut l’admettre : au même titre que les habitudes et objets de la vie quotidienne pointés par Pamela Paul dans son livre susmentionné, le nombre d’objets ou de pratiques sur lequel nous aurions pu nous pencher est à trois chiffres. Nous avons choisi de nous arrêter seulement sur quelques grands sujets touchant à divers genres musicaux. Nous avons privilégié en particulier …
Parties annexes
Bibliographie
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