Dans La combinatoire straight, Jules Falquet se propose de penser conjointement la reproduction de l’espèce humaine et la mondialisation capitaliste à partir de la colonisation de l’Abya Yala (nom donné aux Amériques par des peuples autochtones depuis le XVe siècle), d’où le sous-titre de cet ouvrage, Colonialisme, violences sexuelles et Bâtard-es du capital. Le projet général est d’articuler les rapports de sexe, de race, de classe et de procréation. Après avoir souligné la difficulté du marxisme à penser le genre et la race, Falquet mobilise et croise trois types d’outils théoriques. Le premier concerne l’apport des féministes matérialistes françaises, dont elle retient principalement le fait de penser les rapports sociaux de sexe comme des rapports d’appropriation, ainsi que la dénaturalisation de la race, du sexe et de l’hétérosexualité. Le second est celui des féministes noires des États-Unis, et particulièrement le Combahee River Collective, qui pense l’imbrication des divers rapports d’oppression auxquels il accorde une égale importance. En troisième lieu, elle mobilise le féminisme décolonial, qui permet de penser la colonialité du genre et de l’hétérosexualité. La première partie de l’ouvrage porte sur la colonisation de l’Abya Yala, dont l’exploitation des richesses et de certaines populations a fourni « le socle de la mise en place progressive du système-monde capitaliste actuel » (p. 23). Elle représente une clé de compréhension (et éventuellement de transformation) de notre présent. Après avoir présenté certains récits créoles d’hommes blancs et quelques trajectoires de résistance de femmes autochtones ou noires, Falquet met en lumière non seulement la violence du fait colonial, mais aussi la recomposition des rapports sociaux de sexe et de race qui en résulte. Plus particulièrement, elle s’intéresse à « la logique de la mise au travail de différents groupes humains […] l’organisation de leur production matérielle, quotidienne et intergénérationnelle, et encore leur production légale et idéologique » (p. 59). Elle examine donc la façon dont la mise au travail esclavagisé des populations autochtones et noires (issues de la traite transatlantique) a cristallisé une certaine idée de la race qui a perduré au-delà de l’abolition de l’esclavage et qui est encore à l’oeuvre de nos jours. S’inspirant de Lugones, Falquet s’intéresse également à la façon dont les rapports de genre et l’hétérosexualité participent de la colonialité du pouvoir dans les Amériques. La deuxième partie de l’ouvrage présente la notion de « combinatoire straight », qui servira de matrice pour analyser la manière dont s’articulent les rapports de sexe, de race, de classe et de procréation qui feront l’objet des deux dernières parties de l’essai. Si cette combinatoire est straight, c’est d’abord et avant tout parce que l’hétérosexualité y est naturalisée alors que, suivant en cela Wittig, Falquet soutient qu’il faut la penser comme un rapport de pouvoir, plus précisément comme « la clé de voûte de l’édifice qui permet aux hommes d’opprimer les femmes » (p. 129). Il en résulte que les sociétés occidentales colonisatrices sont patrilinéaires, patriarcales et capitalistes, alors que certaines sociétés de l’Abya Yala s’avéraient matrilinéaires et uxorilocales, ce qui en faisait des sociétés moins inégalitaires du point de vue des rapports sociaux de sexe. C’est ce qui explique que « l’organisation du mariage, de la filiation et du pouvoir n’a rien de naturel » (p. 148) en ce qui concerne tant l’hétérosexualité que l’existence de seulement deux groupes de sexe. Dans le chapitre 5 de cette deuxième partie, Falquet s’intéresse à l’organisation sociale de la procréation, ce qui permet de penser l’imbrication des rapports sociaux de sexe, de race et de classe. « La Combinatoire straight avec une majuscule possède un sens global, comme concept abstrait. …
Jules Falquet, La combinatoire straight, Paris, Amsterdam, 2025, 391 p.[Notice]
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Diane Lamoureux
Université Laval
