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Introduction

Les sources de la suspicion. La pratique du terrain à l’épreuve du secret à l’ère de la post-confiance[Notice]

  • Salomon Essaga Eteme,
  • Patrick Belinga Ondoua et
  • Yves Valéry Obame

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En tant que disposition d’esprit fondée sur le doute, l’anticipation d’un risque ou la présomption d’une intention cachée, la suspicion constitue une donnée constante dans toutes les sociétés et toutes les interactions sociales et politiques. Elle constitue un mode de perception du monde, une véritable grammaire de l’interaction qui attribue aux événements une signification autre que celle qui leur est explicitement donnée. Elle peut également devenir une technique de gouvernement, fondée sur la défiance systématique et sur des interprétations des faits sociaux dont la vérification demeure incertaine. Le secret, quant à lui, ne se réduit pas à une simple absence d’information ou à ce qui serait passivement dissimulé. Il renvoie à un ensemble de pratiques concrètes par lesquelles certains acteurs organisent, hiérarchisent et restreignent l’accès à des informations jugées sensibles : classement de documents, contrôle des archives, rétention de données, usage de procédures informelles, silences institutionnels ou encore invocation de raisons sécuritaires ou administratives. En ce sens, le secret constitue un dispositif actif de gouvernement des savoirs, une ressource stratégique mobilisée dans les rapports de pouvoir et un principe structurant de certaines configurations organisationnelles et politiques. S’ils sont omniprésents dans toutes les interactions sociales et politiques, la suspicion et le secret ne se déploient pas de la même manière selon les sociétés ni selon les époques. Ce qui caractérise particulièrement la période contemporaine n’est pas leur simple existence, mais les transformations de leur ampleur, de leur densité et de leur mode d’exercice, dans ce qu’Agathe Cagé désigne comme un monde de « post-confiance ». Dans ce contexte, la défiance envers les élites politiques et économiques est systématique, la séparation entre gouvernants et citoyens s’accentue, et la parole des autorités est perçue comme peu fiable : intentions, décisions et informations apparaissent floues, opaques et constamment interrogées. Cette défiance est renforcée par la prolifération de discours complotistes qui nourrissent des économies de la peur. Elle résulte des incertitudes générées par l’introduction des dynamiques capitalistes dans le fonctionnement de l’État, ainsi que par les crises politiques, sociales, sanitaires et sécuritaires, toutes porteuses d’insécurité et d’incertitudes. Dans ce contexte, ces discours et pratiques prennent parfois la forme de récits sur la sorcellerie, que ce soit en Afrique, en Europe ou ailleurs. À cet égard, la post-confiance s’étend à un très large éventail de secteurs et de pratiques, traversant aussi bien les sphères politiques, sociales et administratives que technologiques. Elle se manifeste dans des contextes marqués par la généralisation des mouvements anti-genre et des formes renouvelées de sexisme, porteurs d’intolérances morales et politiques nouvelles. Ces transformations s’accompagnent de formes renouvelées d’autoritarisme, de mesures protectionnistes qui conditionnent la mobilité des biens et des personnes et le rejet de l’étranger sous couvert de « révolutions conservatrices », de développementalisme et de renouveau de l’autochtonie et de l’identitarisme un peu partout dans le monde. Elles se traduisent également par une bureaucratisation excessive des procédures administratives, notamment celles liées à la fabrique des identités citoyennes. Si ces procédures participent des logiques de domination, elles créent aussi un brouillage des repères sur l’appartenance, instaurant une forme de « non‑être au monde » qui accentue le sentiment de désorientation, de désespoir face à l’ordre social et de « vie nue ». À cela s’ajoute une militarisation diffuse des espaces urbains et sociaux, déployée dans une logique de domination géopolitique et entretenue par l’idéologie de la peur et de la terreur. Ces transformations nourrissent un désenchantement politique profond, particulièrement visible chez les jeunes générations, pour lesquelles l’univers politique apparaît comme un théâtre saturé de scandales et de procédures opaques et incompréhensibles, malgré la technicisation croissante de la sélection des gouvernants. À ces …

Parties annexes