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Comptes rendus

Des voies de l’ombre. Quand les chauves-souris sèment le trouble, Frédéric Laugrand et Antoine Laugrand : Publications scientifiques du Muséum, Paris, 2023, 516 p.[Notice]

  • Armel Lekeufack

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  • Armel Lekeufack
    Doctorant en anthropologie, Laboratoire d’anthropologie prospective, Université catholique de Louvain

L’ouvrage Des voies de l’ombre. Quand les chauves-souris sèment le trouble de Frédéric et Antoine Laugrand explore la complexité des relations entre les humains et les chauves-souris. Cet ouvrage s’inscrit dans une anthropologie multi-espèces où les auteurs déplacent le sujet d’étude de l’humain vers l’animal, acteur à part entière des relations interspécifiques. Il s’appuie sur des expériences de terrain des auteurs aux Philippines pour ensuite élargir son propos à toute la ceinture austronésienne, à l’Europe, à l’Afrique, et aux Amériques. S’appuyant sur des données ethnographiques collectées depuis 2012 auprès de plusieurs groupes autochtones des Philippines, les auteurs mobilisent une vaste littérature et des collaborations multidisciplinaires pour rendre compte des relations complexes et ambivalentes qu’entretiennent les chauves-souris avec les humains à travers les âges, les espaces et les cultures. Figures du démon (Dracula) ou du héros (Batman), les chauves-souris sont associées aux vampires, au chat, à la souris ou encore aux oiseaux. Elles sont aussi considérées comme des réservoirs de pathogènes ou considérées comme des ancêtres et compagnes des humains. Pour structurer cette exploration, les auteurs s’appuient sur le modèle des quatre ontologiques de Philippe Descola (totémisme, analogisme, animisme et naturalisme), qu’ils utilisent comme cadre d’analyse pour interroger la manière dont les humains cohabitent avec les chauves-souris. L’ouvrage se structure en quatre parties de trois chapitres chacune, en plus d’une introduction et d’une conclusion générale. La première partie examine la relation entre les humains et les chiroptères dans la ceinture austronésienne, y compris l’Inde et l’Australie. Le premier chapitre se base sur les données ethnographiques collectées par les Laugrand auprès de divers peuples autochtones des Philippines, pour rendre compte de l’ambivalence de la chauve-souris et de la complexité de sa relation avec l’humain. Consommée et source de vitalité, elle est aussi figure de sorcellerie, de malheur et de maladie chez les Blaan et les Ayta. Les Alangan s’inspirent de son rôle dans la pollinisation et dans le réseau trophique pour étendre sa relation à d’autres plantes et animaux. En revanche, elle est une menace pour la production horticole chez les Iraya. Les deuxième et troisième chapitres, qui s’appuient sur un corpus impressionnant de monographies et d’articles sur 89 peuples austronésiens, montrent une tout autre dynamique relationnelle. Ici, les collectifs où l’animisme se combine au totémisme dominent, contrastant avec les observations du premier chapitre. La chauve-souris y est perçue comme un ancêtre ou une divinité et associée à une consubstantialité avec les humains. Chez certains groupes d’Océanie, elle est un membre du clan et donc parente d’humains. Le chapitre 3 explore l’aspect sombre de la chauve-souris, maîtresse des profondeurs et des grands arbres. Oiseau sans plumes ou animal à poils volant, dormant de jour et ne sortant qu’à la nuit tombée, vivant la tête en bas. Ces caractéristiques renforcent son image d’entité possédée par des esprits maîtres. Ailleurs, elle est une figure de la sorcellerie capable de transformer et de se transformer, et, est à l’origine d’interdits. La chauve-souris doit rester confinée en forêt et les contacts avec elle limités au risque d’en payer un tribut pouvant aller d’une simple affection à la mort. La deuxième partie mobilise des sources folkloriques, historiques, et littéraires pour analyser la relation entre les humains et les chiroptères dans le monde occidental. Le chapitre 4 retrace l’histoire de ces relations depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, révélant une grande variation dans la perception de cet animal au fil du temps. Les Grecs, par exemple, utilisaient des chauves-souris pour se protéger des mauvais esprits, tandis que le christianisme médiéval les voyait comme des créatures impures et répugnantes. À la Renaissance, de nombreuses croyances auraient conduit à un …