Depuis la Commission Vérité et Réconciliation, le terme qui revient régulièrement lorsqu’on évoque la relation entre les Autochtones et les non-Autochtones au Canada est celui de la réconciliation. Or, peu sont ceux qui se demandent à quoi ce mot nous renvoie. À qui profite l’idée de se réconcilier ? Comment ce mot latin « reconciliatio » est-il devenu un mot de passe pour reléguer une histoire de plus de deux cents ans de trauma à l’arrière-plan ? Est-il une manière de faire porter le fardeau de la colonisation sur les Premières Nations ? (Kampen 2015). À quoi renvoie ce mot qui cherche à rétablir la relation entre les Autochtones et les Allochtones, mais qui, de surcroît, sert pour certains à minimiser une division qui existe toujours ? (Green 1995 : 31). Dans la littérature consacrée à la résolution des conflits, de nombreux exemples témoignent de tentatives visant à contourner, voire à minimiser, les dynamiques de réconciliation. À propos du cas rwandais, Valérie Rosoux met en lumière deux grandes approches fréquemment adoptées par les chercheurs et les praticiens. Ces derniers s’efforcent de se positionner « sur un continuum entre, d’une part, une vision minimaliste selon laquelle la réconciliation renvoie à toute forme d’arrangement mutuel entre anciens ennemis, et, d’autre part, une vision maximaliste qui considère la réconciliation comme un processus transcendantal impliquant vérité, justice et pardon » (Rosoux 2014 : 21). L’autrice attribue cette polarisation à une pédagogie européenne marquée par le désir de tout conceptualiser et de formuler des solutions universelles (ibid.). Or, chaque histoire d’oppression se compose de multiples strates, irréductibles à une logique unique ou à une approche standardisée. Notre objectif dans cette réflexion sera de montrer que le processus de réconciliation tel qu’on l’entend aujourd’hui doit commencer par la compréhension de ce que l’on entend par la réconciliation, surtout dans le contexte canadien. Pour comprendre l’étymologie du mot réconciliation, il faut remonter à ses premières occurrences dans la littérature latine. On retrouve son usage chez Cicéron (106-43 av. J.-C.), tout d’abord dans une lettre à Atticus en l’an 68 de notre ère, où il utilise conciliandare et reconciliatione dans un contexte stratégique visant à obtenir une faveur (Nisard 1869). Il s’agit moins d’un retour à une harmonie que d’un instrument de manipulation politique. De même, dans une autre lettre de Gaius Plinius Caecilius Secundus, reconciliatio désigne le rétablissement d’une relation, sans nécessairement impliquer un aveu de faute ou une démarche volontaire de réparation (Eliot 1909, vol. 9 : 128). Dès lors, nous comprenons que, dans l’usage courant, la réconciliation bénéficie d’abord à celui qui la sollicite. À partir du xiie siècle, le mot prend un sens plus proche de son acception actuelle : renouer une alliance, rétablir une relation brisée. Au xiiie siècle, il entre dans le registre religieux comme une cérémonie permettant à une personne de réintégrer l’Église après un aveu de culpabilité. Irénée de Lyon souligne que la réconciliation implique un retour après un temps d’« inimitié » (Irénée de Lyon 1984, V. §14, 3 : 312), suivant une démarche prescrite par la communauté. La réconciliation chrétienne est donc conditionnée par une appartenance préalable et un engagement à se conformer aux exigences de la communauté. Si la réconciliation chrétienne, telle que nous l’avons constaté, présuppose une appartenance communautaire préalable, qu’en est-il du contexte colonial canadien, où aucune relation d’égalité n’a jamais existé entre Autochtones et colons ? Comme le soulignent Delâge et Warren (2017), les premiers contacts furent marqués par une asymétrie de pouvoir, les Européens percevant les terres autochtones comme des espaces à dominer. Dès lors, une question se …
Parties annexes
Médiagraphie
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