L’objectif de Désaliénation est de montrer comment l’hôpital psychiatrique a servi de « laboratoire d’invention politique » (p. 30) dans la France des années 1950 aux années 1970. Pour cela, Camille Robcis met en lumière une constellation de personnalités, expérimentations et concepts évoluant autour de la psychothérapie institutionnelle. Ce mouvement, qui s’efforce de conjuguer marxisme et psychanalyse, a pour particularité de décrire la folie comme une aliénation à la fois psychique et matérielle, individuelle et sociale ; il préconise donc de prendre en considération la multifactorialité des maladies mentales, plutôt que de biologiser ou de politiser intégralement leurs causes. De là découle une conception du soin comme désaliénation. Adossée à une pratique de la vie quotidienne au sein de l’institution hospitalière, celle-ci entend soigner l’hôpital comme collectif pour pouvoir soigner les individus qui s’y trouvent. Chaque chapitre de cet ouvrage d’histoire intellectuelle cartographie « les zones de contact entre la psychiatrie, la philosophie et le politique » (p. 23) chez chacune des quatre personnalités dont il s’attache à restituer le parcours lié à la psychothérapie institutionnelle (parfois avec, parfois contre) : François Tosquelles, Frantz Fanon, Félix Guattari, Michel Foucault. À l’exception de la dernière, chacune de ces figures exerce en psychiatrie ou en psychanalyse. Retracer cette constellation qui se déploie à l’échelle locale, nationale et transnationale, permet de voir à l’oeuvre un processus d’émergence dans la pensée du politique — processus ni strictement individuel ni pleinement collectif, mais toujours ancré dans un milieu particulier, comme les lieux emblématiques que sont les hôpitaux de Saint-Alban et de Blida-Joinville, ou la clinique de La Borde. Désaliénation vient ainsi cerner un moment de la pensée française où la folie a joué un rôle central dans l’articulation théorique et pratique de problèmes de philosophie politique. Le premier chapitre est consacré à Tosquelles et « l’invention » de ce qui sera nommé après-coup « psychothérapie institutionnelle ». Robcis commence par mettre en évidence les sources conjoncturelles et biographiques auxquelles puise cette invention. Tosquelles, souligne-t-elle, s’est construit comme psychiatre à travers un engagement politique constant. Aux côtés des communistes et des anarchistes nationalistes catalans, il fait dès sa jeunesse l’expérience de la décentralisation et de l’autogestion. Lorsque la guerre civile éclate en Espagne, il rejoint le front puis prend la route de l’exil. Sa pratique de la psychiatrie auprès de soldats, puis de réfugiés, attire l’attention du médecin-directeur de l’hôpital de Saint-Alban, qui le fait venir auprès de lui en 1940. Ses premières expériences, écrit Robcis, ont convaincu Tosquelles du « lien intime entre oppression politique et oppression psychique » (p. 37), et que la psychiatrie pouvait être un outil de libération des sujets « occupés » jusque dans leur psyché par des puissances oppressives. La période de la guerre a joué un rôle matriciel dans l’invention de la psychothérapie institutionnelle. À l’arrivée de Tosquelles, le petit asile rural et isolé qu’est Saint-Alban souffre de la faim, comme tous les autres hôpitaux psychiatriques, mais le renforcement des liens avec le village et l’exploitation de la ferme de l’hôpital jugulent les effets du rationnement. Cette image de l’hôpital survivant se double de l’image de l’hôpital résistant : refuge est offert à des blessés et des personnalités, comme le poète surréaliste Paul Éluard ou le philosophe Georges Canguilhem, qui font partie du réseau de la Résistance. De plus, les médecins établissent une analogie entre leur démarche thérapeutique et la lutte contre l’occupant : soigner en vient à signifier « résister » aux forces qui oppriment politiquement et psychiquement. Pour Robcis, l’originalité de Tosquelles est d’avoir repensé la psychiatrie au prisme de la psychanalyse, et la psychanalyse au prisme …
Camille Robcis, Désaliénation. Politique de la psychiatrie. Tosquelles, Fanon, Guattari, Foucault, Paris : Seuil, 2024, 295 pages[Notice]
…plus d’informations
Coline Fournout
Université McGill

