La présente contribution entend proposer des pistes de réflexion à partir du sens spécifique de l’anarchisme phénoménologique de Richir, exposé par Jean-François Perrier. Plus précisément, si cet anarchisme est mis à jour depuis la question de la pensée politique de Richir, il n’y est pourtant pas réductible et il a une portée beaucoup plus générale qui concerne la pensée de l’institution symbolique en général et le sens de l’architectonique richirienne. Il s’agit de soumettre à la discussion une proposition d’interprétation de cette architectonique qui me paraît intrinsèquement liée à l’anarchisme phénoménologique. La fécondité du travail de J.-F. Perrier tient en effet à deux aspects, qu’il faut, me semble-t-il, tenir ensemble. D’une part, et contrairement à une conception de l’anarchisme comme pensée de la destitution (Agamben), l’anarchisme phénoménologique de Richir amène, paradoxalement, à reconsidérer les institutions symboliques en privilégiant la subversion à la révolution. D’autre part, et cette fois en interprétant la phénoménologie richirienne, la mise au jour de son anarchisme contribue à redéplacer le centre de gravité de cette phénoménologie, qui ne se situe pas tant dans l’archaïsme des phénomènes comme rien que phénomènes, que dans la rencontre entre ces phénomènes et leur institution. Il me semble que cette implication architectonique, qui n’est pas toujours explicitée comme telle et dans toute son envergure, constitue pourtant l’une des contributions essentielles du livre de J.-F. Perrier, une contribution qui permet, en outre, d’ouvrir une piste d’actualisation et d’application de la phénoménologie richirienne, à propos de laquelle je conclurai. L’anarchisme phénoménologique de Richir repose sur l’articulation de quatre thèses déployées tout au long du livre. La première concerne le statut transcendantal des phénomènes comme rien que phénomènes : leur transcendantalité, rigoureusement comprise, c’est-à-dire ouverte par une épochè hyperbolique de toute détermination provenant des institutions symboliques, est coextensive de leur an-archie, autant, d’ailleurs, que de leur caractère a-téléologique. L’épochè hyperbolique, libérant les phénomènes de l’archéo-téléologie propre au régime de l’institution symbolique, ouvre par là même à leur dimension anarchique, c’est-à-dire à leur liberté constitutive. Deuxièmement, la liberté anarchique des phénomènes est coextensive de leur universalité sauvage ou sans concept, une universalité elle-même coextensive d’un « sens commun » ou d’une « communauté phénoménologique incarnée », celle de l’interfacticité transcendantale, qui met en rapport les soi comme singularités anonymes. La troisième thèse consiste à comprendre cette communauté anarchique comme une « instance critique » et utopique, et ainsi à faire de la phénoménologie richirienne une phénoménologie anarchiste, dans la mesure où le phénomène, en lui-même, « est une remise en question de toute archè, voire de toute hiér-archie instituée ». Autrement dit, non seulement l’anarchie des phénomènes est synonyme de l’imminence « d’un autre monde que le monde où nous sommes toujours déjà », mais cette imminence utopique est également critique en ce qu’elle implique une remise en question du monde institué. Tout l’enjeu est dès lors de savoir en quoi consiste la nature de cette remise en question. Autrement demandé : quel est le propre de l’anarchisme phénoménologique impliqué par l’anarchie des phénomènes ? La réponse à cette question, selon J.-F. Perrier, est la suivante, et il s’agit là de la quatrième thèse : le geste proprement richirien est non pas révolutionnaire, mais subversif, impliqué par l’écart architectonique irréductible entre phénoménologique et symbolique. Comme le formule très clairement J.-F. Perrier en conclusion du livre : « L’anarchisme de Richir, il faut le répéter, réside dans l’écart entre le phénoménologique et l’institution symbolique qui empêche stricto sensu de passer d’un niveau à l’autre directement (c’est le sens de l’architectonique) ou encore de s’en tenir purement et simplement au registre phénoménologique …
Anarchie et institutions symboliques[Notice]
…plus d’informations
Jérôme Watin-Augouard
IPhiG — Université Grenoble-Alpes (France)

