La phénoménologie génétique non standard de Marc Richir nous permet de retracer une passivité radicale dans la vie de la conscience, qui est plus archaïque que n’importe quelle institution symbolique, à commencer par celle de la langue. Cette phénoménologie ne peut donc être confondue ni avec la phénoménologie générative ni avec la psychanalyse, car elle ne dévoile pas la couche de l’héritage historico-culturel sédimenté dans le sujet phénoménologique. Elle indique une passivité plus radicale que la synthèse passive de Husserl (constitutive des objets intentionnels et de la conscience intime du temps), que Richir désigne comme l’inconscient phénoménologique. Richir définit cette passivité comme le type de phénomènes qu’il classe dans la catégorie « rien que phénomènes » : « Ils sont invisibles, insensibles et impensables, en un mot inapparents comme tels ». Par conséquent, « la phénoméno-logie, stricto sensu […] semble tourner, comme chez Heidegger, à une phénoménologie de l’inapparent ». Mais, autrement que chez Heidegger, il s’agit d’une « pluralité indéfinie et inchoative des phénomènes, proliférant indéfiniment à l’intérieur d’elle-même comme le fonds obscur, inconscient, indéterminé, nébuleux », constituant ce que Richir désigne comme une base phénoménologique qui sous-tend l’institution symbolique de la conscience autant qu’il est recouvert par elle. C’est dans cette perspective que Richir décrit ces phénomènes comme utopiques, c’est-à-dire comme n’ayant pas de place assignable dans le monde où nous vivons, le monde de la conscience et de la réalité instituées. Or, pour Richir, ils peuvent être repérés dans ce monde comme témoignant d’un autre monde et d’une autre temporalité que la temporalité originelle husserlienne, la temporalité de la conscience instituée, à savoir le flux du présent vivant avec sa rétention et sa protention. Le caractère phénoménologique de ces phénomènes utopiques est celui Richir propose de considérer cette apparition comme la version phénoménologique transcendantale de l’éternité de Rimbaud, et il en donne quelques exemples concrets. Elle est en jeu chaque fois qu’une couleur (comme le jaune de Bergotte évoqué par Proust), une Stimmung ou un paysage nous apparaissent comme surgissant de nulle part et nous emmènent énigmatiquement vers nos profondeurs les plus intimes. Ils impliquent une expérience particulière qui nous arrache à notre monde et à notre temps, et nous place au seuil d’autres mondes et d’autres temps que nous ne pouvons qu’entrevoir, nous maintenant ainsi dans une sorte de nostalgie de l’inaccessible. Comme le reconnaît Richir, ce type d’expérience semble surtout réservé aux artistes. Mais cela ne la dissocie pas de sa valeur proprement phénoménologique, qui est de témoigner d’une autre couche spatiale et temporelle des phénomènes, l’inconscient phénoménologique évoqué plus haut. Dans ce qui suit, j’aimerais soulever la question de savoir comment la phénoménologie politique de Richir peut être mesurée à l’aune de sa phénoménologie génétique non standard, telle que je l’ai très rapidement esquissée ci-dessus. Plus précisément, je voudrais déployer l’hypothèse de travail richirienne selon laquelle l’histoire nous interdit l’accès en politique à des phénomènes qui restent accessibles en esthétique et en philosophie, et qui, comme nous le verrons plus tard, constituent pour lui la base phénoménologique de l’institution symbolique du social. Cette hypothèse peut sembler peu justifiée si l’on pense que Richir admet un type d’expérience en politique, ce qu’il désigne comme le sublime en politique, qui résonne avec le jaune de Bergotte évoqué plus haut. Cependant, je soutiendrai qu’elle peut être mieux expliquée si nous pensons au politique de manière distincte, comme le champ non seulement de l’expérience en général, mais du désir et de l’action intentionnelle. Dans ce domaine, comme je le montrerai, pour Richir, nous sommes confrontés au côté négatif du phénomène utopique, c’est-à-dire au paradoxe selon lequel un lien …
Le paradoxe de l’utopieMarc Richir, la phénoménologie et le politique[Notice]
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Mauro Senatore
Universidad Adolfo Ibáñez (Chili)Traduit de l’anglais par
César Gómez Algarra

