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Comptes rendus

Raphaële Andrault, Le Fer ou le Feu. Penser la douleur après Descartes, Paris : Classiques Garnier, 2024, 389 pages[Notice]

  • François Duchesneau

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  • François Duchesneau
    Université de Montréal

À toutes les époques, la douleur, objet d’expérience sensible, a retenu l’attention des philosophes. Platon, dans le Phédon, ne nous présente-t-il pas Socrate que l’on vient de libérer de ses chaînes, s’interrogeant sur l’association des sensations agréables et désagréables ? Or, le « philosophème » de la douleur est devenu pour une génération de philosophes, les Antoine Arnauld, Nicolas Malebranche, Gottfried Wilhelm Leibniz ou Pierre Bayle, qui ont suivi les enseignements de Descartes ou s’y sont confrontés, l’objet d’arguments clés sur la condition ontologique de l’être humain et la façon d’en rendre compte. On connaît de Raphaële Andrault ses travaux antérieurs sur la métaphysique et les sciences de la vie à l’Âge classique et sur l’oeuvre de Baruch Spinoza et de Leibniz. Elle nous révèle ici comment, durant le second xviie siècle et peu après, le thème de la douleur a donné lieu à un système d’idées partagées par des philosophes et des médecins, avec variantes et objections, système dont on peut tenter d’établir la part d’analogie avec les concepts que les sciences d’aujourd’hui nous proposent sur le même sujet. Le premier chapitre, « L’esprit, un pilote en son navire ? Douleur et avaries », montre comment, selon la 6e des Méditations métaphysiques (1641) de Descartes, contrairement à la situation du pilote en son navire, je suis, en tant que sujet humain, intimement uni à mon corps et ne compose qu’un seul tout avec lui, ainsi que le révèle précisément le sentiment de la douleur. Ce thème est abondamment développé chez des « cartésiens » tel que Johann Clauberg, Louis de La Forge, Arnauld ou François Lamy. L’exploitation en est majeure chez Malebranche, qui s’en sert pour magnifier le rôle de Dieu dans la corrélation des états de l’esprit et du corps. Cette corrélation se présente comme une union intime immédiate, éprouvée dans l’expérience sensible de la douleur. Malebranche distingue ce sentiment de toute autre forme de connaissance portant sur la lésion de quelque partie du corps à laquelle se rapporte la douleur. La différence entre la sensation subjective et la représentation des effets produits, objets de perception, oblige à reconnaître la dimension affective spécifique de la douleur ressentie et incite à lui attribuer une fonction utile pour la préservation du vivant humain. Quand on est confronté au phénomène de la douleur, il convient de l’analyser suivant ce que l’introspection en révèle au sujet qui l’éprouve. Toutefois, une autre approche s’impose aussi à l’analyste cartésien : c’est le regard de l’anatomiste sur une douleur apparemment anormale, la douleur fantôme ressentie comme dans un membre amputé, qui la lui procure. Pour diluer l’anormalité d’un tel phénomène, Descartes mobilise un modèle explicatif du fonctionnement du système nerveux, fondé sur les connaissances anatomiques alors disponibles. En vertu de ce modèle, la stimulation de quelque portion du nerf vecteur de l’impression sensorielle pourrait susciter une sensation expressive de l’état de l’organe disparu. Dans les cas normaux comme pathologiques, le modèle cartésien suppose que la traction du nerf produit son effet au sein de l’organe cérébral. Par voie de conséquence, la corrélation psychophysique doit être conçue comme s’exerçant au niveau central, alors même que la phénoménologie de sensations telles que la douleur, impliquerait l’union directe du moi à la partie affectée. Le deuxième chapitre s’intéresse particulièrement à la localisation physique de la douleur et à la façon dont elle se rattache au « moi » percevant unitaire, ce qui suppose l’adhésion à telle ou telle représentation physio-anatomique qui puisse servir à représenter le phénomène en ses conditions objectives de production. Andrault dresse ici une typologie très documentée des catégories suivant lesquelles les …

Parties annexes