Tommie Shelby est le professeur Caldwell Titcomb du département d’études africaines et africaines-américaines et du département de philosophie de l’Université Harvard, où il enseigne depuis 2000. Il est un philosophe renommé ayant écrit de nombreux articles et livres, tels que Dark Ghettos : Injustice, Dissent, and Reform, dans lequel il soutient que les ghettos américains persistent parce que les solutions conventionnelles (se concentrant sur des facteurs tels que la monoparentalité, le chômage ou le crime) ne reconnaissent pas aux populations défavorisées urbaines une agentivité morale dans la lutte aux injustices. Dans son livre The Idea of Prison Abolition, Tommie Shelby procède à un examen critique des arguments philosophiques actuels en faveur de l’abolition des prisons aux États-Unis, où se trouvent plus de 25 % des personnes incarcérées dans le monde (p. 1). Il se penche sur la critique majeure des abolitionnistes concernant le système carcéral actuel : ce dernier cause du tort aux personnes détenues et à leurs communautés, et perpétue des injustices. En étudiant les idées de figures abolitionnistes influentes, comme Angela Y. Davis, Shelby cherche à évaluer la cohérence et les implications de l’abolitionnisme, ainsi que sa portée sociale concrète. S’il admet que l’abolitionnisme a enrichi sa réflexion sur les prisons, il ne plaide pas en faveur de l’abolition. Il explore plutôt les dimensions philosophiques et politiques de la question, se demandant si les prisons peuvent être justifiées dans une société juste ou si elles devraient être suspendues jusqu’à ce que les injustices au sein de la société (et des prisons) ne soient corrigées. Il estime que les prisons peuvent avoir des fonctions légitimes, comme la prévention du crime, mais qu’elles ne devraient être utilisées qu’en dernier recours, lorsque toutes les autres options ont été épuisées. Il préconise donc un réformisme carcéral qui ne légitime pas l’incarcération de masse, mais qui favorise des transformations sociales plus larges. Au premier chapitre, Shelby explore les bases philosophiques et historiques de l’abolitionnisme carcéral en se concentrant sur les écrits des auteurs et des autrices radicaux noirs Angela Davis, Huey P. Newton, George Jackson et Assata Shakur. Ces dernier·ère·s décrivent les prisons comme des extensions modernes d’oppressions historiques, comme l’esclavage et le colonialisme, qui les déshumanisent les communautés noires et les privent de leurs droits. Shelby les qualifie de « récits de prisonnier·ère·s politiques révolutionnaires », visant à éveiller la conscience politique des personnes opprimées. Ces récits voient les prisons comme des lieux d’action pour contester et affaiblir les régimes oppressifs par l’organisation sociale, l’éducation politique et la solidarité. Shelby affirme que ces efforts devraient faire partie d’une stratégie plus large pour repenser les prisons et rendre la répression politique inefficace (p. 18-43). Au deuxième chapitre, Shelby se demande si les aspects déshumanisants des prisons, et leurs liens historiques avec l’esclavage, justifient leur abolition ou des réformes significatives. En distinguant les rôles des prisons en matière de punition, de neutralisation et de réhabilitation, il soutient que l’incarcération, bien qu’elle soit justifiable selon lui pour les crimes graves, ne devrait être qu’un dernier recours. Il reconnaît l’importance d’abolitionnistes comme Angela Davis, mais considère que le caractère déshumanisant des prisons n’est que contingent (et non inhérent). C’est une des raisons pour lesquelles il suggère que les prisons soient réformées plutôt qu’abolies. Ensuite, Shelby aborde dans le troisième chapitre ce qu’il nomme la « critique fonctionnaliste » de l’abolitionnisme carcéral, cette critique soulignant que les prisons ont pour fonction de perpétuer l’exploitation économique, l’assujettissement racial, la répression politique, et de dissimuler les problèmes sociaux du capitalisme. Shelby évalue si ces critiques justifient une abolition totale ou une réforme substantielle et suggère que, si …
Tommie Shelby, The Idea of Prison Abolition, Princeton : Princeton University Press, 2022, 248 pages[Notice]
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Louis Pierre Côté
Université du Québec à Trois-Rivières

