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Comptes rendus

Raphaël Chappé et Anne Durand (dir.), La réalisation de la philosophie à l’époque du Vormärz, Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2023, 300 pages[Notice]

  • Emmanuel Chaput

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  • Emmanuel Chaput
    Johns Hopkins University

J’aimerais commencer cette recension en saluant la mémoire d’Anne Durand, codirectrice de l’ouvrage avec Raphaël Chappé. On ne peut, en effet, que se réjouir de la publication de cet ouvrage qu’elle avait codirigé, peu avant son décès, ouvrage consacré à la question de la réalisation de la philosophie à l’époque du Vormärz. Si l’immortalité, selon le jeune Feuerbach, ne s’acquiert qu’en s’intégrant à la mémoire de nos proches et en prenant part à l’esprit et à l’humanité, ce chant du cygne consacre en un sens l’immortalité d’Anne qui a su laisser sa marque dans le domaine des études feuerbachiennes. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur un hommage à Anne, livré ici par Isabelle Thomas-Fogiel. Texte qui « n’aurait pas dû être » et qu’elle « aurai[t] aimé ne jamais […] écrire » (p. 11) pour d’évidentes raisons, mais qui permet néanmoins de maintenir sa mémoire vivante. À cet avant-propos succède une préface de Stéphane Haber, mettant en relief l’actualité du thème de l’ouvrage, par quoi il faut entendre la pensée des Jeunes Hégéliens, fer de lance de cette tentative de « réaliser la philosophie » à l’époque du Vormärz. Mais qu’est-ce à dire ? Que veut-on dire par « réaliser » la philosophie ? De quelle philosophie est-il donc question ici ? Et comment caractériser cette période du Vormärz exactement ? La philosophie dont il est question et qu’il s’agit de réaliser est, dans un premier temps du moins, celle de Hegel. Ce dernier avait, dans sa préface aux Principes de la philosophie du droit, affirmé que : « Ce qui est rationnel est effectif ; et ce qui est effectif est rationnel ». Or, comme le rappellent Norbert Waszek et Nina Bodenheimer dans leur contribution à l’ouvrage, l’anecdote veut que Hegel lui-même, se confiant au poète Heinrich Heine, ait admis : « On pourrait aussi énoncer cela ainsi : “Tout ce qui est rationnel doit nécessairement être” » (p. 73, n. 63). C’est certainement ainsi que les Jeunes Hégéliens entendirent le leitmotiv hégélien, en le « fichtéanisant » en un sens, faisant de la réalisation du rationnel dans le monde un devoir-être pratique. Mais une telle « réalisation » peut encore prendre plusieurs formes, y compris chez Hegel, comme le souligne Emmanuel Renault : « celle de la Realisierung (ou réalisation comme application des principes), celle de la Verwirklichung (ou réalisation comme devenir effectif des principes), et celle de Weltweisheit (ou sagesse du monde/sagesse mondaine) » (p. 82). Mais la question reste à savoir jusqu’à quel point les Jeunes Hégéliens demeurent à proprement parler « hégéliens » et jusqu’à quel point la problématique de la « réalisation » de la philosophie n’aboutit en définitive — particulièrement chez Feuerbach et le jeune Marx — qu’à un retournement contre la pensée de Hegel. Partant d’un topos hégélien, nous assisterions donc à un retournement du thème en un topos anti-hégélien. La philosophie « de l’avenir » de Feuerbach ou l’humanisme naturaliste du jeune Marx ne peut se réaliser que moyennant sa sortie du système spéculatif de Hegel. La période du Vormärz est donc une période de mutations des plus complexes, et l’ouvrage parvient bien à saisir cet aspect. La première partie de l’ouvrage « Les Jeunes Hégéliens et le Vormärz » permet non seulement de mieux comprendre le sens même de ces expressions qui sont, en elles-mêmes, loin d’être évidentes ; elle permet en outre de se familiariser avec certaines de ses figures les plus originales, comme Bruno Bauer, Mikhaïl Bakounine et Moses Hess. Il faut cependant dire que le gros de l’ouvrage, les parties deux et trois, respectivement intitulées …

Parties annexes