Par la nature de leurs questions, les éléments de dispute rassemblés dans ce numéro me permettent d’apporter un éclairage plus fort sur l’arrière-plan philosophique de mon ouvrage, et en particulier, de préciser ce qu’il doit à Adorno. Ils m’engagent à clarifier en particulier la figure du sujet coextensif de la forme de vie capitaliste, y compris lorsqu’il s’efforce d’être moral (1), différents éléments de la théorie de la société que j’adopte (2), et, enfin, à affronter la difficile question « que faire ? » (3). Le motif de l’aliénation constitue une tentation indéniable pour interpréter un ensemble de pratiques aux effets contraires à ceux recherchés. C’est une tentation vers laquelle me pousse le commentaire de Pierre-Yves Néron. Après avoir cherché à superposer le consommateur éthique que dessine mon ouvrage à diverses figures de l’individu contemporain proposées par d’autres théoriciens, de l’artiste au militant, de l’entrepreneur de soi au populiste, il pense trouver les contours que je donne à ce personnage dans « l’individu fondamentalement aliéné, mu par une conscience illusoire ». Suivant Adorno, je me tiens, ici comme ailleurs, à distance de l’idée d’aliénation ou d’aliénation de soi, qui suppose une nostalgie pour une essence non déformée. Celle-ci n’existe pas, les êtres humains n’ont jamais été eux-mêmes. Adorno délivre très clairement, notamment dans Dialectique négative, une critique de l’idée d’aliénation de soi, pour cette raison qu’elle implique à tort qu’avant le capitalisme et l’aliénation qu’elle engendrerait, les êtres humains auraient été eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils auraient réalisé leur humanité. Je ne suppose pas davantage que lui un noyau substantiel conférant à la personne ou à l’espèce sa dignité, à laquelle il faudrait essayer d’être fidèle. Reste, ce qui est un peu différent, la thématique de la conscience illusoire ou de la fausse conscience. Ce que j’essaie de mettre au jour se situe, je pense, sur un autre plan. Ici aussi, l’origine de ma réflexion est à chercher dans l’oeuvre d’Adorno. Adorno, suivant Lukács et plus encore Sohn-Rethel, confère une primauté à la catégorie de l’échange pour caractériser la forme de vie capitaliste, par opposition à d’autres catégories marxistes, comme l’exploitation, le travail abstrait ou encore les classes sociales. Il trouve chez eux une explication de l’abstraction (par rapport à la matérialité des corps, des interactions, des choses) par l’échange plutôt que par le travail, qui en est le principal ressort chez Marx. Cela implique de souligner, par exemple, que le lien social lui-même est assuré par l’échange : la circulation des marchandises constitue le lien entre toutes choses, reconduisant l’abstraction dans chaque interaction. Pour Adorno, l’échange est le mécanisme social central par lequel les interactions sociales deviennent non seulement abstraites, calculables et instrumentales, mais aussi « fausses », dans la mesure où l’égalité apparente de ces relations est fondée sur leur contraire, à savoir l’inégalité, l’asymétrie et l’exploitation. Notre forme de vie rend comparable ce qui est hétérogène en le réduisant à des quantités abstraites. Il donne cela à voir de manière micrologique dans Minima Moralia, notamment dans les pratiques s’attachant aux cadeaux : si, ainsi qu’il l’évoque dans l’aphorisme « ni repris ni échangés », la singularité des personnes, et leur capacité à reconnaître et à affirmer la singularité des autres, sont soutenues par le contact avec la chaleur des choses offertes, les cadeaux dont on s’assure par avance qu’ils seront échangeables manifestent la défiguration des relations et l’impossibilité de la singularité dans la forme de vie capitaliste. La société tout entière peut ainsi être qualifiée d’abstraite et conçue comme une totalité médiée par l’échange. Mais la mise en forme réalisée par celui-ci ne se limite pas à …
Quelques arguments adorniens en défaveur de la consommation éthique. Réponse à mes critiques[Notice]
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Estelle Ferrarese
Université de Picardie-Jules Verne
Institut Universitaire de France

