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Disputatio

Critiquer la consommation éthique : et après ?[Notice]

  • Pierre Crétois

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  • Pierre Crétois
    Université Bordeaux-Montaigne, SPH (EA 4574)

« La critique de la consommation éthique [que l’auteure déploie dans son ouvrage] porte sur ses effets sur la totalité sociale. » La critique de la bonne volonté du consommateur éthique échouant structurellement à atteindre son but est brillamment menée par Estelle Ferrarese. Mais, en refermant l’ouvrage, le lecteur est tenté de se dire : « Que faire ? » Et c’est précisément le propre de l’approche critique d’opérer un diagnostic (voire un tableau clinique) sans répondre à cette question. Pourtant, même si ce n’est pas l’objet de l’auteure de répondre à la question, le lecteur insatisfait pourrait trouver dans la thèse centrale du livre un levier fort pour une philosophie politique normative. En effet, un point sur lequel l’auteure insiste et revient plusieurs fois est de nature à éveiller l’intérêt pour une défense de la démocratie politique : « Le système économique désajuste structurellement l’intention (morale) et son résultat ». C’est, de l’aveu même de l’auteure, cette intuition « qui a servi de point de départ à [son] enquête ». Or, précisément, l’idée qu’il puisse y avoir une solution de continuité entre les (bonnes) intentions individuelles du consommateur éthique et ses (mauvais) résultats indirects, au-delà du caractère problématique d’une volonté qui doit manquer structurellement sa cible, doit interroger un théoricien de la démocratie (celui-ci devant supposer que les décisions collectives soient suivies d’effets). C’est là qu’il est possible de reprendre le propos de l’ouvrage moins sous l’angle d’une critique immanente de la consommation éthique que sous celui de la philosophie politique normative. C’est ce que nous allons proposer de façon très programmatique, en rapportant la consommation éthique à ce qui nous apparaît être les présupposés politiques qui l’animent de façon latente : la consommation éthique appartient à un mouvement politique de contestation de la démocratie politique qui entend y substituer la démocratie de consommateurs (au nom de la « souveraineté du consommateur »). Or, si la démocratie de consommateurs déçoit structurellement le projet qu’elle porte, n’est-il pas possible et nécessaire de forger de nouvelles armes théoriques en faveur d’un renouveau de la démocratie politique ? Aux marxistes qui considèrent qu’il faut contrôler les puissances du capital et « exproprier les expropriateurs », ceux qui défendent la consommation éthique opposent une méthode plus modeste et non pas fondée sur un contrôle politique de la société, mais sur un contrôle de chacun sur ses propres choix. Estelle Ferrarese a raison d’insister ainsi sur le caractère éminemment individualiste et individualisant d’une telle approche. Mais cela va plus loin : il y a dans cette conviction que la démocratie se jouerait, sur le plan de nos choix individuels sur le marché, une subversion de la notion de souveraineté populaire et, par conséquent, un lien avec l’histoire de l’économie de marché qui s’est structurée à travers l’hypothèse conjointe de l’auto-organisation (l’ordre spontané hayékien) et de la limitation du rôle de l’État à la préservation de la structure de base du marché (droits de propriété, contrat, concurrence…) plutôt qu’à sa correction. Il vaut donc la peine de réinscrire les critiques opérées par Estelle Ferrarese, pour les confirmer et les renforcer, dans un cadre historique plus large d’évolution des idées politiques. Pour le théoricien autrichien de l’économie de marché, maître de Hayek, Ludwig von Mises, ce ne sont pas les propriétaires des moyens de production, mais les consommateurs qui sont souverains et orientent, in fine, l’ordre du marché par leurs choix. En effet, les propriétaires sont soumis à l’arbitraire des choix des consommateurs. Ces derniers sont les véritables juges des activités économiques qui peuvent et doivent exister ou disparaître. En effet, si les clients d’un …

Parties annexes