Résumés
Mots-clés :
- corps,
- individualité,
- santé,
- médecine,
- système de santé,
- viscères,
- chair,
- écriture,
- métaphore,
- modernité
Keywords:
- body,
- individuality,
- health,
- medicine,
- health system,
- viscera,
- flesh,
- writing,
- metaphor,
- modernity
L’anthropologue − Claude Lévi-Strauss, en l’occurrence − peut dire sans sourciller que nous sommes tous cannibales. À première vue, ça me convient. J’aime ce genre d’affirmation à l’emporte-pièce qui entend nous maintenir, sans exception, arrimés au sol le plus vil. De fait, ma chair est semblable, voire identique, à celle des autres et j’y trouve la plupart du temps du réconfort. Nous sommes tous des cannibales parce que nos corps sont entrelacés à même le monde matériel. Les chairs du monde sont engagées depuis l’éternité sur une voie sans retour qui les verra chacune en leur jour fatidique s’effondrer sur elles-mêmes. L’individu sera immanquablement ré-aspiré dans la masse du vivant, avec ses semblables. Mais il n’y aura par contre aucun anéantissement. En ce sens, le cannibalisme est la négation d’une négation. C’est l’acte qui, mettant l’autre à mort, par le fait même nie et révèle comme nulle autre l’angoisse de la disparition qui plombe la vie individualisée. Ovide l’écrivait déjà dans ses Métamorphoses, et d’autres plus près de nous comme Annie Dillard, Val Plumwood ou Emmanuel Coccia ont repris l’idée pour en faire chez l’une une méditation spirituelle, chez l’autre un féminisme écologique radicalisé, chez l’autre encore une philosophie contemporaine : ce que nous appelons le monde du vivant est un gigantesque processus de mutation sans point d’arrivée. Il n’y aurait, fondamentalement, qu’une chair ; ses subdivisions innombrables ont pour nom, un bref instant, vous et moi. Mais nous savons que cela ne durera pas, car l’appétit quotidien qui nous tiraille individuellement est de même nature que celui qui fait se dévorer les animaux entre eux et qui fait ultimement se désagréger puis se recomposer les atomes entre le Soleil et tout ce qui remue dans sa lumière. Bref, le cannibalisme doit forcément avoir sa place légitime dans la danse plurimillénaire du vivant, et je n’y vois pas d’inconvénient majeur. Quand j’y pense mieux toutefois, je sens poindre une inquiétude. Certes, je suis chair d’une autre chair – c’est notre lot commun – et je n’en garde pas un souvenir conscient. En outre, ma chair, bon an mal an, se découvre triste, comme le veut l’expression consacrée. Mais encore une fois, c’est une forme de destin naturel ; triste dans votre chair, vous l’êtes aussi parfois. Si inquiétude il y a, c’est plutôt parce que je sais, confusément, que ma chair n’est pas stable de mon vivant. Pourquoi ? Parce que je suis, paradoxalement, en santé. Entendons-nous, quand j’écris santé je ne parle pas d’un rapport quotidien d’adéquation avec ma propre personne et mes propres moyens physiques et mentaux. C’est là une définition tout à fait adéquate de la santé, mais il s’agit d’une santé que j’appellerais sentimentale puisque, dans la mesure où elle dépend de mon bon vouloir et de mes dispositions strictement personnelles, il est impossible que cette forme de santé ne soit pas l’objet de fluctuations plus ou moins spectaculaires. Il n’y a pas, en nous, dans notre chair, dans nos humeurs clignotantes, et dans la consommation inlassable que nous faisons d’autres corps biologiques, quoi que ce soit qui s’approche d’un barème de stabilité. Ce qui est juste assez pour moi sera trop pour vous et insuffisant pour une autre. Cela dit, je suis néanmoins en santé, jusqu’à nouvel ordre. Ordre qui me parviendra d’où ? D’une autre santé, érigée celle-là en système. Je dis système pour désigner la façon dont nous en sommes venus à replier les branches diverses de la profession médicale sur ses appareils de gestion. Système de santé donc : une appellation désormais aussi courante dans les médias que dans nos …

