L’actualité n’a de cesse de nous le montrer, l’étude des échanges et de la traduction en période de guerre est toujours aussi pertinente, que lesdits échanges soient interdits, censurés ou simplement interrompus, ce qu’illustre bien cet ouvrage collectif publié sous la direction de Christine Lombez (Université de Nantes/IUF). L’ouvrage se concentre sur le « miroir de la presse » (p. 13), principalement française. Divisé en cinq sections, il couvre dans dix études de cas d’une grande érudition un vaste espace culturel européen pendant les années de guerre : la France, bien entendu, mais également la Belgique, la Grèce et l’Italie. Dans la première section, Roland Klebs et Alexis Tautou se penchent respectivement sur le théâtre allemand joué à la Comédie-Française et sur les efforts déployés par l’occupant pour « éduquer » le lectorat français aux lettres allemandes, ce qui passe bien sûr par la traduction de certaines oeuvres acceptables. La description des réactions des sociétaires de la Comédie-Française ainsi que de la visite des comédiens du Théâtre national de Munich laisse imaginer une atmosphère des plus intéressantes. Tautou analyse quant à lui comment certains périodiques et des critiques littéraires de la « collaboration intellectuelle » se positionnent par rapport à la traduction, par exemple en cherchant à démontrer que les préférences des éditeurs les auraient portés à publier des auteurs n’appartenant pas à la « véritable germanité » (p. 45). Un autre critique ira jusqu’à proposer la création d’un « ordre » qui serait garant de la qualité des textes ainsi que de la rémunération des traducteurs. La deuxième section, consacrée à « deux revues atypiques », soit la revue surréaliste La Main à plume (Hisano Shindô) et Pyrénées, une revue littéraire publiée à Toulouse de 1941 à 1944 (Lombez). Shindô s’attaque à l’histoire d’un groupe surréaliste sous l’Occupation, « La Main à plume », après 1942, alors que les poètes sont dispersés, mais poursuivent tant bien que mal leur correspondance. Lombez montre ensuite comment Pyrénées s’avance en terrain miné, se risquant parfois à imprimer des traductions d’auteurs victimes du fascisme (García Lorca, Machado), des poèmes de Rilke ou encore des auteurs anglo-saxons modernes (ce qui était interdit par les autorités, même en zone libre). Les deux chapitres de cette section, riches en données extrêmement rares, relèvent de l’histoire des traductions et de la littérature comparée. Le monde anglo-saxon est abordé plus directement dans la troisième section. Pauline Giocanti étudie les publications dans les revues littéraires sous l’Occupation et Pierre-Alexis Delhaye, les « comics de super-héros ». Le premier texte annonce un « premier aperçu de la situation de la traduction de la littérature anglo-saxonne » à l’époque et en recense les acteurs : périodiques, auteurs traduits (John Donne arrive au premier rang, bien avant William Blake ou Lewis Carroll), traducteurs. L’auteure présente en second lieu l’évolution des genres traduits. Giocanti présente ainsi une première analyse de la situation de la traduction de la littérature anglo-saxonne présentée dans les revues littéraires françaises malgré la censure allemande. Delhaye explique ensuite comment les comics strips sont importés, censurés, remontés et adaptés en Belgique et en France. Delhaye analyse un corpus moins canonique, mais dont l’influence est majeure, celui des comics de super-héros dans la presse francophone (française et belge). L’adaptation remplace ici la traduction puisque l’on modifie l’histoire, les noms des personnages et même leur apparence lorsque Superman affronte Hitler et Mussolini. Le processus va jusqu’à modifier les traits de personnages censés représenter Mussolini ou Hitler et à changer les noms (Clark Kent devient Marc Costa et Superman, « Yordi », p. 121). La Belgique et son imaginaire sont l’objet des …
Lombez, Christine (2021) : Circulations littéraires. Transferts et traductions dans l’Europe en guerre (1939-1945). Tours : Presses universitaires François-Rabelais, 246 p., coll. « Traductions dans l’histoire »[Notice]
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Benoit Léger Université Concordia, Montréal, Canada
