La biographie s’amorce sur le récit d’une double rencontre d’une femme avec une autre, celle de Marie-Claire Daveluy avec un portrait de Jeanne Mance et celle de Louise Bienvenue avec Marie-Claire Daveluy, qui débouche chacune sur une biographie visant à inscrire de plein droit un parcours féminin dans la trame de l’histoire. D’emblée, Bienvenue évoque les doutes qu’elle entretenait à l’égard de son sujet biographique dont les affiliations et les positions idéologiques contrastent, parfois fortement, avec les sensibilités actuelles à l’égard de la religion et du passé colonial. Elle définit ainsi les conditions de sa rencontre avec Daveluy : « La rencontrer, c’est accepter de s’engager dans un rapport d’altérité avec le passé du Canada français, sans chercher toujours à tisser ces fameux liens de filiation qu’affectionnent les biographes. » (p. 4) La biographe revient également dans la conclusion sur le déficit mémoriel qui touche plus particulièrement les intellectuelles aux allégeances plus conservatrices ou traditionalistes en raison de l’attraction très forte qu’exercent les figures plus « subversives » (p. 332), et ce, même si elles ont contribué à poser des jalons et à élargir le champ des possibles féminins. Ce « parti pris de la subversion » peut nuire à l’établissement d’une mémoire littéraire et intellectuelle des femmes en plus de compromettre une lecture nuancée, complexe et fine de leurs contributions, qui ne se réduisent pas à l’opposition binaire entre conformisme et subversion, mais sont traversées par de nombreuses positions intermédiaires dont il faut rendre compte, comme nous le rappelle Louise Bienvenue dans le récit qu’elle propose du parcours et de l’oeuvre de Marie-Claire Daveluy. Pour ce faire, Bienvenue a pu compter sur un riche corpus de sources, ce qui n’est pas toujours le cas en histoire des femmes, car comme le soulignent Chantal Savoie et Julie Roy, « [l]es principaux obstacles à une histoire littéraire au féminin exhaustive seront toujours l’(in)accessibilité des sources et des textes ainsi que l’ampleur des recherches et du dépouillement nécessaires pour y accéder, que ces sources et ces textes se trouvent dans les fonds d’archives ou qu’ils se dissimulent dans des périodiques ». Malgré la pléthore de sources, les écrits du for privé manquent – le journal personnel retrouvé dans le fonds d’archives de Daveluy est « très factuel » (p. 329) –, ce qui force la biographe à traquer les traces de la personnalité intérieure dans la relation d’identification ou d’affiliation qui se dessine en pointillé dans le portrait que Daveluy brosse de Jeanne Mance et à procéder par inférences en déduisant certaines réactions à partir des lettres reçues, notamment celles adressées par Arthur Laurendeau à Daveluy. Or, à plusieurs endroits dans la biographie, on regrette de ne pas avoir accès plus directement aux pensées intimes de Daveluy, à ses mouvements intérieurs, à ses désirs, déceptions ou frustrations ! La biographie remonte à l’époque de la Nouvelle-France, période chère à Daveluy, pour établir les origines du personnage et l’inscrire dans une généalogie longue qui permet de dresser un profil d’engagement politique, une tradition familiale qui offre des conditions favorables à l’accès de Daveluy à la sphère publique. Ce premier chapitre se termine par la mention très brève de la modification du prénom : « Ainsi, au terme de ce long roman d’apprentissage qui la mène à la veille du premier conflit mondial, Maria Clara se trouve enfin prête à la plus française Marie-Claire. En se rebaptisant ainsi, la patriote et féministe se donne enfin le droit de se faire un nom pour elle-même. » (p. 49) Cela aurait pu être posé plus tôt, car l’alternance entre les deux prénoms, dans les pages antérieures, …
Louise Bienvenue. Marie-Claire Daveluy : une femme à la table des historiens (1880-1968), Québec, Presses de l’Université Laval, 2025, coll. « Fabrique d’histoire », 432 p.[Notice]
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Mylène Bédard Université Laval
