Dans son répertoire portant sur la littérature policière de l’Amérique française, Norbert Spehner évoque d’emblée la difficulté, pour le bibliographe, d’identifier les oeuvres policières québécoises. Alors qu’ailleurs (Allemagne, Angleterre, États-Unis, France), ces objets sont reconnaissables à leurs couvertures, le corpus québécois contraint les spécialistes à naviguer à l’aveugle. Ici, « les collections sont rares, éphémères, mal définies et, de façon générale, peu connues ». Certes, la situation a considérablement évolué au tournant des années 2000, d’abord grâce à la naissance des Éditions Alire en 1996, mais aussi, plus récemment, à l’essor de collections comme « Noir », chez Héliotrope, « Parallèle », au Quartanier, de même que la publication de livres à suspense chez Alto. Il n’en demeure pas moins que, sur le long temps, cette entrée tardive et peu soutenue du roman policier québécois dans des collections sérielles lui étant dédiées ne manque pas d’intriguer. Mutatis mutandis, Paul Bleton a constaté la même chose au sujet de l’espionnage, et on pourrait en dire tout autant du roman sentimental… Un moment de l’histoire de l’édition dément pourtant ces affirmations : dans les années 1940 et 1950, de nombreuses maisons d’édition publient, sous forme de fascicules de 32 pages, dans des séries dûment constituées, des aventures policières, d’espionnage et des romans d’amour. Ce que peu de gens savaient avant que des collectionneurs, comme François Hébert, constituent des répertoires de la littérature fasciculaire au Québec, c’est que ces mêmes éditeurs publiaient en parallèle des magazines et des journaux hebdomadaires venant compléter (et parfois précéder) leur offre de romans en fascicules. Et encore faut-il insister sur le fait que les radioromans à saveur policière, adaptés par des autrices et des auteurs locaux et inspirés d’oeuvres étrangères, ont la cote au Québec dès les années 1930. D’où la nécessité de revenir sur les questions de supports et d’observer, dans ce dossier, l’essor du magazine policier résolument populaire (voire populiste) au début des années 1940 au Québec. À notre connaissance, Édouard Garand serait le premier éditeur québécois à lancer ce type de publication en 1937, en faisant paraître le magazine Romans détectives, qui semble surtout contenir des romans policiers anglo-saxons traduits, mais qui réunit aussi des anciens collaborateurs de Garand, comme Jules-Ernest Larivière, Ubald Paquin et l’incontournable Alexandre Huot. Il est clair que dès le début des années 1940, et notamment dans la foulée de l’hebdomadaire Le Bavard (1940-1946), il y a dans le milieu de l’imprimé populaire au Québec une place à prendre pour ces publications qui amalgament sans trop se formaliser différents régimes de discours : éditoriaux, récits fictifs, histoires vraies, témoignages, rubriques judiciaires, portraits de grands criminels, etc. L’affirmation est d’autant plus vraie que tant chez nos voisins canadiens-anglais qu’américains, les pulps connaissent un véritable âge d’or au même moment. Au Québec, l’hebdomadaire le plus connu, Police Journal (1942-1954, Éditions Police-Journal), donnera le ton à plusieurs épigones, comme Drame judiciaire (1946, Éditions et Imprimerie Bernard), Détective mystère (1946-1947, Éditions nationales) et Mystères de la vie (1947, Éditions et Imprimerie Bernard). L’objectif central de ce dossier consiste d’abord à étudier en profondeur le complexe et fascinant Police Journal, auquel nous consacrons cinq articles. Son rôle fondateur en tant que premier journal de type true crime au Québec justifie la place qui lui est accordée, d’autant que l’étude de ce périodique permet aussi d’éclairer la plus importante maison d’édition de fascicules de l’époque. Peu de gens savent que c’est bel et bien dans les pages du périodique que sont nés les futurs héros des séries fasciculaires, comme le Domino noir, Albert Brien et Guy Verchères. Dans le périodique, ils se croisent …
IntroductionCrimes et châtiments, vérité et fiction : l’édition de magazines policiers au Québec (1942-1968)[Notice]
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Marie-Pier Luneau
Université de SherbrookeHarold Bérubé
Université de Sherbrooke
